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Petite histoire de l'école de musique Stoliarski d'Odessa, berceau des grands violonistes du XXe siècle

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Ecole de musique Stoliarski d'Odessa : le berceau des virtuoses du violon
Ecole de musique Stoliarski d'Odessa : le berceau des virtuoses du violon
- Ecole de musique d'Odessa d'Ukraine

On connaît l'âge d'or des violonistes soviétiques, qui ont fait la gloire de l'URSS d'après guerre ou pour certains, continué à former des virtuoses en exil. Ce que l'on sait moins, c'est que cette école d'excellence est née à Odessa, grâce au pédagogue visionnaire Piotr Solomonovitch Stoliarski.

De l’extérieur, c’est un bâtiment néoclassique imposant et majestueux dont les murs ne laissent en rien paraître la vie qui bouillonne à l’intérieur. Plusieurs salles de concert et de cours, bibliothèque, gymnase…et des instruments de musique qui résonnent à tous les étages. Bienvenue au Palais des jeunes musiciens, Ecole de musique Stoliarski d’Odessa, qui déniche et accompagne de jeunes musiciens talentueux dans leur formation professionnelle depuis 90 ans maintenant.

En plus d’un enseignement général sur le principe d’internat, l’établissement dispense de nos jours un enseignement musical pluridisciplinaire : instruments à clavier, à cordes, à vent et des percussions, la théorie et la pratique chorale et orchestrale, ainsi que le bandura, instrument traditionnel ukrainien.

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Les origines de l'établissement prennent racine dans la pédagogie d’un seul homme dont elle porte le nom : Piotr Solomonovitch Stoliarski. Inaugurée en 1933, l’école de musique Stoliarski était la première à dispenser un enseignement général et spécialisé de haut niveau aux enfants talentueux de l’URSS. Ses disciples sont David Oïstrakh, Nathan Milstein, Elizabeth Gilels, Boris Goldstein ou Igor Oïstrakh et ils font la gloire de l’école soviétique du violon de l’après-guerre.

Ils assurent également la relève : Zakhar Bron, Gidon Kremer, ou encore Vadim Repin ou Maxim Vengerov, sont issus de cette même tradition des virtuoses hors pair dans la lignée directe d'un Paganini ou d'un Joseph Joachim.

Moins célèbre que Leopold Auer, élève de Joachim, pédagogue exilé aux Etats-Unis qui a notamment façonné la carrière de Jascha Heifetz ou de Mischa Elman, Piotr Solomonovitch Stoliarski a semé depuis les années 1920 la graine de l’école soviétique du violon, notamment grâce à sa pédagogie innovante et son don de reconnaître un potentiel dans chacun de ses élèves.

« Depuis le début, il nous a appris la persévérance et nous a montré comment pleinement ressentir le plaisir de la facette créative de la musique. Son incroyable enthousiasme était contagieux ; nous étions tous contaminés, »  se souvenait David Oïstrakh des années passées auprès de Stoliarski. Le célèbre violoniste était peut-être son plus grand porte-parole : il commence ses études avec Stoliarski à l’âge de 5 ans, et ne le quitte qu'à 18 ans pour entamer une brillante carrière de soliste international.

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« Le professeur miracle »

Lorsqu’il commence à enseigner le violon à David Oïstrakh, Piotr Solomonovitch Stoliarski est déjà installé à Odessa depuis plus d'une décennie. Il y joue dans l’orchestre de l’opéra de la ville et donne des cours particuliers. Né en 1871 à Lypovets, il est initié au violon par son père, joueur de musique klézmer, avant d’étudier avec le violoniste polonais Stanisław Barcewicz à l’école de la société musicale impériale d’Odessa. Transformé en Conservatoire en 1913, il devient le quatrième plus grand établissement d'enseignement musical de l’Empire russe, après ceux de Saint-Pétersbourg, Moscou et Saratov.

« La perle de la Mer noire », l’Odessa de ce début du siècle est une cité cosmopolite où on parle russe, grec, italien et yiddish et qui héberge la plus grande communauté juive de l’Empire russe, originaire majoritairement de Pologne. La vie musicale et culturelle y est intense : elle est le repaire de nombreux musiciens de renommée internationale. Enrico Caruso, Fiodor Chaliapine, Anna Pavlova, Isadora Duncan, Anton Rubinstein, Piotr Tchaïkovski, Nikolaï Rimski-Korsakov, Sergueï Rachmaninov et Alexandre Glazounov ont tous foulé les planches de l’Opéra de la ville.

Pour la communauté juive installée dans le ghetto Moldavanka, la musique est d'une grande importance. Le succès du grand violoniste Mischa Elman - "le plus grand violoniste du monde" formé par le grand pédagogue Leopold Auer, sert de modèle à de nombreuses familles. La musique est une échappatoire à la pauvreté et aux pogroms réservés aux Juifs dans l’Empire russe, raconte Aaron Boyd, professeur de violon et musique de chambre à l’Ecole des arts Meadows et spécialiste des grands violonistes du XXe siècle. Les familles sont nombreuses à solliciter l’enseignement de Stoliarski, « le professeur miracle », au point d'abandonner sa carrière d’instrumentiste au profit de l’enseignement. Et puis, pour Stoliarski, la pédagogie, c'est une vocation :

« Certains pensent qu'être pédagogue n'est pas si compliqué, mais cela est faux. Il faut apprendre ce métier, le faire soigneusement et avoir conscience de sa tâche », disait-il.

L'Ecole Intermédiaire Spécialisée en Musique pour les enfants doués est inaugurée en 1933 et inspire par la suite les conservatoires de Moscou, Leningrad, Kiev et d'autres grandes villes de l'Union Soviétique qui créent plus tard leurs propres écoles de ce type.

Piotr Stoliarski entouré de ses élèves, dont David Oïstrakh
Piotr Stoliarski entouré de ses élèves, dont David Oïstrakh
- à l'Ecole de musique Stoliarski d'Odessa

La pédagogie de groupe et du plaisir à jouer

« Tout y était comme imprégné par la musique et poussait vers un continuel perfectionnement de soi », raconte Diana Mykhalevych dans son mémoire dédié au célèbre pédagogue. L'autrice a fréquenté l'école Stoliarski bien après la mort du maître, mais souligne la continuité dans l'application de sa pédagogie unique qui a marqué le développement de l'art du violon au XXe siècle, pédagogie avant tout fondée sur le développement multiforme de la personnalité musicale.

« Il connaissait l’âme de chaque enfant comme nul autre, peut-on lire sur le site de l’école de Zakhar Bron, grand violoniste et un des élèves de l’école Stoliarski, qui a formé les virtuoses tels Vadim Repin ou Maxim Vengerov. Il savait l’’accorder à la musique et l’emmener vers la perfection du jeu violonistique. Il comprenait non seulement le talent musical de l’enfant, mais aussi son caractère, sa force et ses points faibles. »

La pédagogie de Stoliarski était basée sur le jeu et l’épanouissement du talent en fonction de la personnalité de chacun de ses élèves, rapportent ses disciples. Il soutenait que l’enfant doit apprendre dès le début une variété des compétences professionnelles et artistiques dont il aura besoin dans sa carrière de concertiste. On y jouait plus ‘avec’ le violon que ‘du’ violon. Voici comment Stoliarski décrit une séance de travail avec de tout petits élèves (cité par Diana Mykhalevych) :

«Dans la salle, des jouets sur le sol. L'enfant joue avec eux. Et dans la même salle se déroule une leçon : de jeunes violonistes jouent. Intéressé par leur jeu, l'enfant, futur violoniste, se détournant des jouets, est attiré vers un petit violon et sous la conduite du maître « joue au violoniste » en tenant un violon pour la première fois et ensuite « en ajoutant l'archet » (selon le système de Stoliarski, d'abord sans colophane, donc muet). Et peu à peu « en jouant au violoniste», il apprend à s'approprier les acquis élémentaires du jeu du violon et, sans s'en apercevoir, il est attiré par le travail qui entre dans le difficile processus de la maîtrise de l’instrument. Ainsi, découlant de la compréhension psychologique d'un enfant de cinq ans, l'amusement se transforme en étude sérieuse, faisant d'un petit enfant de cinq ans en train de s'amuser un violoniste de sept ans, comprenant déjà que l'apprentissage du violon n'est pas un amusement, mais un travail créatif intéressant. »

Stoliarski intervenait rarement, préférant laisser ses élèves chercher et trouver des solutions par eux-mêmes, en les guidant par des consignes plutôt imagées, raconte la pianiste Nina Kogan, dont la mère, Elizabeth Gilels, étudiait avec Stoliarski.

« Tu dois jouer comme pour un bortsch délicieux, qui contient tout : le sel, le poivre et l’ail. »

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Stoliarski était un pionnier de la pédagogie de groupe, encourageant ses élèves à jouer en petites formations et en orchestre dès leurs débuts. « Le système Stoliarski était excellent, raconte Henry Roth dans son ouvrage "The Way They Play", parce que, tout en insistant sur les fondamentaux, il évitait d’assommer de jeunes élèves avec des exercices purement techniques. Le pédagogue captait leur disposition à travailler et leur intérêt en les incitant au jeu collectif et orchestral dès que possible. »

« C’était utile pour nous. En jouant ensemble, on apprenait les uns des autres, » se souvient Nathan Milstein, un autre disciple célèbre.

Jouer devant un public devrait représenter l’accomplissement du rêve de chaque élève, et pour cela les auditions étaient fréquentes et encouragées, afin de s’habituer au trac et au public et d’en tirer le plus de joie possible, raconte Zakhar Bron. Il fallait se donner des objectifs ambitieux, tout en travaillant dur :  «Les enfants, vous devez travailler. Vous devez travailler tous les jours ! Parce que ce que vous manquez aujourd’hui, vous ne le rattraperez pas demain ! » disait Stoliarski à ses élèves.

Directeur de l'école jusqu'en 1941, lorsque la guerre éclate, Stoliarski est évacué avec sa famille à l'est du pays, à Sverdlovsk. Il y ouvre une école de musique, mais la maladie et la mort de sa femme, ainsi que la destruction de l'école à Odessa par les Nazis, le plongent dans le désespoir. Il meurt en 1944, sans pouvoir assister à la reconstruction de son école après la libération, portée par ses disciples, et notamment par David Oïstrakh.

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