Musique et sexualité avec Esteban Buch : "La musique et le social, ça va ensemble"

Jane Fonda, prisonnière d'une machine musicale à stimuler sexuellement jusqu'à la mort, dans "Barbarella" de Roger Vadim (1968)
Jane Fonda, prisonnière d'une machine musicale à stimuler sexuellement jusqu'à la mort, dans "Barbarella" de Roger Vadim (1968) ©Getty - Silver Screen Collection
Jane Fonda, prisonnière d'une machine musicale à stimuler sexuellement jusqu'à la mort, dans "Barbarella" de Roger Vadim (1968) ©Getty - Silver Screen Collection
Jane Fonda, prisonnière d'une machine musicale à stimuler sexuellement jusqu'à la mort, dans "Barbarella" de Roger Vadim (1968) ©Getty - Silver Screen Collection
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Quels sont les liens entre musique et sexualité ? De Mozart à Cardi B, de la domination patriarcale de l'industrie musicale au plaisir intime de l'écoute, le musicologue Esteban Buch explore sous des angles variés la musique dans les pratiques sexuelles et le sexe dans les pratiques musicales.

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Si certains liens entre musique et sexualité peuvent paraître évidents, il en est d'autres moins intuitifs. Par une diversité des approches (musicologie féministe, sciences cognitives, sociologie de la culture, etc.), le musicologue Esteban Buch propose une étude approfondie de ce sujet qui reste pour beaucoup tabou, ou tout du moins peu appréhendé. Il y parcourt tous les genres musicaux, notamment l'opéra, « un genre qui n’a cessé de parler d’amour et de sexe ! » - mais pas que. Pour replacer cette étude dans son contexte, le musicologue souligne que « les sciences sociales et la musique, c’est une grande histoire. Le fait que la musique est un fait social, et que donc les sciences sociales sont des outils pour essayer de la comprendre, c'est devenu assez banal pour les musicologues : si on remonte en arrière, ça a toujours existé » - au moins depuis Platon et sa théorie des rapports entre musique, sexualité et politique dans La République.

"Il est question dans la musique de corps, de violence de genres, de temporalité du plaisir, de dimension répressive…"

Le titre du livre, Playlist, tire son nom de sa forme : les seize essais qui le composent sont autonomes, à la manière d'une playlist dans laquelle le lecteur peut piocher à sa guise. De la théorie musicale d'Adorno à l'usage des "sex playlists" sur Internet, en passant par la relecture de grandes œuvres comme Don Giovanni, Lady Macbeth et Tristan et Isolde, les sujets sont multiples. Pour l'auteur, musicologie et sciences sociales ne sont pas traitées l'une après l'autre mais intrinsèquement liées : dans tous les cas « il est question de corps, de violence de genres, de temporalité du plaisir, de dimension répressive… »

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Quel meilleur exemple à ce rapport intrinsèque que celui de Don Giovanni de Mozart, auquel Esteban Buch consacre un chapitre entier, et notamment au fameux air "La ci darem la mano" ? "S'il y a un air où la sexualité est bien en évidence, c'est celui-là : un duo d'amour et de séduction", mais aussi mettant en scène "des rapports de pouvoir" entre le noble Don Giovanni et la jeune paysanne Zerlina : "L’art de Mozart, c’est non seulement de montrer comment cette violence de genre peut être charmante, séduisante, mais aussi comment cela produit une subjectivité, celle de cette femme, qui est en position d’essayer au moins de choisir. » D'où, selon le musicologue, la diversité des mises en scène : tantôt soumission brutale, tantôt volonté d'affirmation de Zerlina. Une omniprésence de la dimension sexuelle dans Don Giovanni qui a d'ailleurs inspiré Pasolini, dont le documentaire-enquête sur la sexualité à la rencontre d'Italiens et Italiennes, finalement intitulé Comizi d'amore, a failli porter le nom du célèbre coureur de jupons et opéra éponyme.

"Les formes musicales en climax ont une résonance directe avec les formes de l’orgasme"

Parmi les "playlists" constituées ou citées par Esteban Buch figure également un article journalistique sur "Les dix moments les plus sexy de la musique classique”, où l'on voit apparaître non sans surprise... Olivier Messiaen et sa "Turangalîla-Symphonie" ! Pour Esteban Buch, l'explication de ce lien réside dans le fait que « les formes instrumentales ont à voir avec les formes temporelles de la sexualité. Les formes musicales en climax, dont la Turangalîla, ont une résonance directe avec les formes de l’orgasme, ou en tout cas du plaisir. C’est une clé herméneutique pour comprendre les œuvres instrumentales. » D'autres œuvres sont plus explicites, comme la Sonata Erotica d'Erwin Schulhoff pour voix de femme... censée imiter le coït : "C'est un morceau extraordinaire car très littéral. Des œuvres comme la Sonata erotica rendent explicites ce que le répertoire classique a toujours tenu comme implicite."

Pour étoffer son étude, à la manière de Pasolini, Esteban Buch est aussi allé à la rencontre de témoins d'aujourd'hui ayant accepté de parler des liens intimes qu'ils perçoivent entre musique et sexualité : malgré une variété d'usages et de goûts, "chez toutes ces personnes, le son et la musique sont une dimension essentielle de leur sensualité. La musique est un très puissant opérateur émotionnel, elle permet de mettre en mouvement ces émotions érotiques par des morceaux de musique". Un pouvoir érotique qui a d'ailleurs effrayé bien des régimes politiques et attiré la censure sur des œuvres comme Lady Macbeth de Chostakovitch, interdit par Staline lui-même.

Sous la couverture
28 min
Plages interdites
10 min

Livre " Playlist. Musique et Sexualité", paru en septembre 2022 aux éditions MF

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