"Ave Maria" de Zarlino & le coeur dessiné par Léonard de Vinci en 1513
"Ave Maria" de Zarlino & le coeur dessiné par Léonard de Vinci en 1513
"Ave Maria" de Zarlino & le coeur dessiné par Léonard de Vinci en 1513
"Ave Maria" de Zarlino & le coeur dessiné par Léonard de Vinci en 1513
"Ave Maria" de Zarlino & le coeur dessiné par Léonard de Vinci en 1513
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Résumé

Fantasme ou non ? Une des grandes difficultés pour l'interprétation de la musique ancienne est d'en retrouver son tempo et sa vitalité. Pouvons-nous utiliser le rythme cardiaque, comme préconisé en 1558 par Zarlino, pour le retrouver ? Pratiquons avec des exemples réussis et d'autres... moins !

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Aujourd’hui nous nous plongeons dans la cuisine de la musique ancienne. Il est toujours productif de s’intéresser à toutes les recherches effectuées par les musiciens pour interpréter une pièce ancienne. En musique ancienne (au sens caricaturalement large), avant même de pouvoir verser toute son âme, il y a … tout à faire. Pour n'importe quelle pièce, il faut se poser plein de questions : c’est pour quels instruments ? (ce n'est pas toujours noté), quelles étaient les distances entre chaque note à cette époque, quels ornements étaient pratiqués en 1623 à Florence, etc. Toutes ces questions font que, d’un interprète à l’autre, une même pièce peut sonner très différemment, selon les recherches effectuées. Une sarabande peut sonner comme ça

Extrait 1 - Une sarabande par Jordi Savall

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Ou alors elle peut sonner comme ça

Extrait 2 - La même sarabande par Sébastien Daucé

Comment savoir à quelle vitesse jouer les pièces de musique ancienne ?

Il y a une phrase de fumiste qui revient de temps en temps, c’est “oh de toute façon on peut un peu faire ce qu’on veut : on saura jamais comment c’était joué.” C’est vraiment la phrase facile pour s'autoriser à faire ce qu’on veut, sans s’embêter à lire les sources et les traités de l’époque. Et c’est dommage, parce que niveau tempo, nous SAVONS des choses. Par exemple : 1696, Loulié conçoit un pendule, dont le balancier permet de mesurer le temps entre chaque pulsation. Il a ainsi mesuré les tempos chez Lully, qui venait tout juste de mourir, et ça a été converti en nombre de noires ou de blanches par minutes, le système qu’on connaît maintenant. Ce qui fait que nous savons que dans l’air “Ecoutons les oiseaux” dans Atys de Lully, il doit y avoir 51 blanches par minutes, et c’est ce que nous faisons aujourd’hui !

Extrait 3 - "Ecoutons les oiseaux" (Atys, Lully)

Et pour le répertoire encore plus ancien ?

Là, nous nous plongeons dans une toute autre philosophie : celle de la Renaissance. Il faut se défaire de tout ce qu’on connaît. Aujourd’hui, et depuis longtemps, c’est le compositeur qui impose la vitesse de son morceau, qui indique la rapidité de la pulsation. Mais là, je vous transporte à une époque, quand la musique n’était pas régie par le tempo du compositeur mais par une pulsation plus universelle, plus organique, qu’on retrouve d’une pièce à l’autre.

Nous sommes en 1558. Si nous ouvrons les pages du Istitutioni Harmoniche de Gioseffo Zarlino, nous pouvons lire que

“parce que les musiciens ont vu que le désordre pouvait naître de la diversité de toutes les voix mises ensemble, ils ont conçu un geste qui oriente chaque chanteur. Ce geste est fait par la main de façon régulière, comme les mouvements du coeur humain.”

C’est ce qu’on appelle le tactus. Et c’est une bonne référence, le coeur : nous avons tous en nous ce métronome qui donne une pulsation régulière et commune à tous les musiciens de Vérone, de Venise, de Florence ou de Sienne. Milan, 1496, Practica Musica de Franchinus Gaffurius :

“la vitesse d’une semi-brève se rapproche du pouls de quelqu’un respirant normalement.”

... c’est-à-dire environ 72 pulsations par minute (grosso modo). A ma connaissance c’est la première source qui mentionne le rapprochement entre la pulsation cardiaque et la pulsation ! Mais attention, Gaffurius ne dit pas qu’il faut qu’une ronde aille à 72 par minute : il rappelle simplement que c’est à peu près le tempo adopté par tous. Il ne prescrit pas, il décrit. Mais pour nous, aujourd’hui, ça nous aide.

Nous allons prendre un exemple : écoutez le Zefiro Torna de Claudio Monteverdi dans une version plutôt ancienne : 1957.

Extrait 4 - Zefiro Torna (Monteverdi, 1957)

Et écoutez maintenant une version qui, par hasard, est un peu plus proche du rythme cardiaque d’une personne respirant normalement : chaque mesure contient deux battements de cœur.

Extrait 5 - Zefiro Pluhar (Monterverdi, 2012)

Et tout de suite la musique prend vie, elle paraît plus naturelle, plus allant, le texte est mieux illustré, les ritournelles instrumentales et vocales paraissent plus véloces.

Bon : évidemment, c’est à considérer avec précaution. C’est très discutable et discuté, cette histoire de pulsation et de pulsation cardiaque, on ne peut pas dire que toute la musique ancienne soit régie par ça, mais ça nous rappelle que le tempo imposé par le compositeur, les Beethoven et les Berlioz, est une invention récente. Avant, il fallait plutôt composer avec le rythme physique des danseurs, il fallait donner le temps d’ornementer, il fallait que l’instrumentiste ou le chanteur puisse être virtuose mais rester intelligible, etc.

Mais ça rassure dans les recherches ! Effectivement, en tant que musiciens et historiens, dès que nos choix de tempos “marchent”, on s’aperçoit qu’il y a une pulsation proche de 72 battements par minute.

Références

L'équipe

Christophe Dilys
Christophe Dilys
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Production