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Quand une mélodie nous obsède : qu'est-ce qu'un ver d'oreille ?

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Qu'est-ce qu'un ver d'oreille ?
Qu'est-ce qu'un ver d'oreille ?
© Getty - Kyle Monk

A l’approche des fêtes, impossible d'échapper à la playlist de Noël. Et avec Vive le vent en boucle à la radio ou en fond sonore un peu partout, il y a fort à parier que vous finirez par chantonner le même refrain malgré vous toute la journée. Cela s'appelle un ver d'oreille. Explications.

Vive le vent, Vive le vent... vous avez beau vaquer à vos occupations quotidiennes, vous l'entendez toujours. En réunion, dans les transports, en faisant la queue à la poste ou pendant que vous préparez le dîner. Au départ, c'était amusant, et là, à la fin d'une journée où Vive le Vent n'a cessé de tourner en boucle dans votre tête (petites clochettes comprises), vous en avez marre.

Figurez-vous que votre souffrance porte un nom scientifique : vous êtes atteint d'un ver d'oreille, phénomène gênant (plus ou moins selon le morceau qui vous hante, bien sûr), mais parfaitement inoffensif. Et vous n'êtes pas non plus le seul : 98% des occidentaux, selon le chercheur finlandais Lassi A. Liikkanen, y sont sensibles, et même une personne sur quatre 'subirait' plus d'une mélodie entêtante par jour. (Apparemment, les 2% restants seraient aussi concernés, mais ils ne s'en souviennent tout simplement pas.)

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Le ver d'oreille survient notamment dans des moments où votre esprit est occupé par des activités demandant peu de concentration, explique Andréane McNally-Gagnon, neuropsychologue au BRAMS, laboratoire de recherche sur le cerveau, la musique et le son, affilié à l’Université de Montréal et à l’Université McGill, qui a consacré un doctorat à ce sujet encore relativement mystérieux pour les scientifiques et très peu étudié. Il peut s'agir d'un fragment d'une mélodie que vous avez entendue plus tôt dans la journée, ou encore d'une association musicale provoquée par une image, une sensation, une odeur. Une madeleine de Proust auditive en quelque sorte.

Et parmi le top 25 des chansons les plus obsédantes selon les internautes francophones qui ont répondu au questionnaire de la chercheuse Andréane McNally-Gagnon, la palme revient à Ça fait rire les oiseaux de La Compagnie créole, devant I Will Survive de Gloria Gaynor et Singing in the Rain de Gene Kelly, alors que Vive le vent est la championne incontestable des chansons de Noël les plus obsédantes.

Un ver d'oreille qui n'a rien d'un asticot

Mais un ver d'oreille, qu'est-ce que c'est en fait ? Traduction littéraire de ohr-worm,  perce-oreille en allemand, cet insecte qui, selon la légende populaire, se faufile dans nos oreilles lorsqu'on se couche dans l'herbe et qui fait peur aux enfants, un ver d'oreille n'a pourtant rien à voir avec les vers ou autres asticots. Et pas grand-chose non plus, ou presque, avec nos oreilles. Car un ver d'oreille se niche en effet dans le cerveau, comme l'explique Andréane McNally-Gagnon :

«  Le ver d’oreille est la forme la plus connue de l’imagerie musicale involontaire, type d’imagerie mentale musicale qui devient consciente sans effort ou intentionnalité et qui n’est pas pathologique. » En clair, il s’agit d’une impression musicale qui surgit spontanément, se répète en boucle et sur laquelle on a peu de contrôle, mais qui ne nous dérange pas tant que cela dans nos activités quotidiennes. Et qui peut même améliorer notre humeur. La chercheuse a suivi 36 personnes qui ont noté et enregistré leurs vers d'oreille pendant trois jours : « les émotions positives étaient davantage présentes, ou du moins une certaine neutralité émotive s'était installée, comme si le ver d'oreille avait induit une sorte de régulation émotionnelle », a-t-elle observé.

C'est parce que les morceaux qui nous obsèdent ne sont jamais dissociés de notre histoire personnelle, de nos souvenirs et de l'émotion qu'ils évoquent. Et la charge émotionnelle inhérente à la musique fait que nos souvenirs musicaux s'impriment si bien et si durablement dans notre cerveau, estime la psychologue Victoria Williamson : « Comme un plat relevé, la musique possède cette étincelle émotionnelle qui peut rallumer, raviver la mémoire. » La preuve, dans les stades avancés de la maladie d'Alzheimer, les patients gardent encore une mémoire musicale relativement préservée.

À chacun son imagerie musicale, donc, stockée dans notre cortex auditif, comme l’ont démontré les chercheurs du Dartmouth College, New Hampshire. Ils ont observé l’activité cérébrale des personnes pendant l’écoute de leurs morceaux préférés par IRM : « Nous leur avons fait écouter des extraits de chansons, puis avons coupé le son pendant 3 à 5 secondes, explique le responsable de l’étude David Kraemer. Les sujets ont automatiquement retrouvé le passage manquant des chansons qu’ils connaissaient bien. Le cortex auditif, qui s’est activé pendant les silences, a continué de ‘chanter’. Mais ils n’ont plus rien entendu dès que nous avons coupé le son des chansons qu’ils ne connaissaient pas. » Alors, quand notre imagerie musicale est titillée par l'écoute d'un air familier, ou par un autre stimulus externe porteur de sens pour nous, les images musicales remontent. Et parfois restent coincées, comme un vieux vinyle rayé.

Du ver d'oreille au tube il n'y a qu'un pas

On l'a dit, si nous avons quasiment tous fait l'expérience d'un ver d'oreille, le stock des mélodies susceptibles de nous hanter est individuel et dépend de notre culture musicale. Sans surprise, les musiciens seraient légèrement plus concernés par les vers d'oreille que les non-musiciens, probablement parce que leur exposition à la musique est plus importante dans la vie quotidienne, pensent les chercheurs. Autre différence, parmi les vers d'oreille qui obsèdent les musiciens, nombreux proviennent de la musique classique et les extraits rapportés sont souvent plus longs. Et la mélodie la plus citée est l'Ode à la joie de Beethoven.

En effet qu'ont en commun l'Ode à la joie de Beethoven et Ç**a fait rire les oiseaux de la Compagnie créole ? Un grand potentiel à devenir un ver d'oreille grâce à une construction simple, facile à mémoriser et un tempo plutôt entrainant, selon «Dissecting an Earworm: Melodic Features and Song Popularity Predict Involuntary Musical Imagery»,  une enquête effectuée en 2017 par l’Université de Goldsmiths, à Londres, sur 3000 participants. Si vous le vivez comme une souffrance (toute proportion gardée, quand même), pour les professionnels du marketing et les auteurs-compositeurs, le ver d'oreille équivaut au Graal, la répétitivité étant à la base du principe de l'addiction. Bonjour les records de vente.

Ceci étant dit, et même si les vers d'oreille donnent souvent la pêche, à chacun sa stratégie pour pouvoir s'en débarrasser. Le célèbre neurologue Oliver Sacks, auteur de Musicophilia (Ed. Seuil),  par exemple, attribue les vers d'oreille à l'omniprésence de la technologie dans notre environnement et par conséquent, à une surexposition à la musique. Et conseille, pour s'en débarrasser, de chanter la chanson intégralement. Certains essayent de la remplacer par une autre chanson. Ou de se plonger dans une activité qui demande une concentration intense. Les plus créatifs conseillent de mâcher un chewing-gum. Mais en général, plus on s'obstine à chasser le fâcheux refrain de notre esprit, plus il revient en courant, paraît-il.

Que vous soyez ennuyés ou ravis par vos vers d'oreille, prenez votre mal en patience. Et choisissez pour votre playlist circonstancielle plutôt des œuvres difficiles à chanter. Une bonne vieille polyphonie bien compliquée fera sans doute l'affaire. Absence de ver d'oreille garantie !

1h 57