Quel était l'argument secret du castrat Bellino pour séduire Casanova ?

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Quel était l'argument secret du castrat Bellino pour séduire Casanova ?

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Illustration des 'Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt'
Illustration des 'Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt'
© Getty - ullstein bild Dtl

Parmi les (très) nombreuses conquêtes de Giacomo Casanova, l’une des plus marquantes est également la plus rocambolesque et improbable. Voici l’histoire de Bellino, le castrat qui a réussi à séduire le célèbre coureur de jupons italien.

En 1822 est publiée l’Histoire de ma vie de Giacomo Casanova. L’œuvre relate en plusieurs volumes la vie et les nombreuses aventures du coureur de jupons légendaire. Dès leur publication, les mémoires de Casanova font fureur, tant pour leur contenu érotique que pour leur regard intime sur la société du XVIIIe siècle. Mais les passages libertins sont jugés scandaleux, et en 1834, l’entièreté de son œuvre est ajoutée à l’Index librorum prohibitorum instauré à l'issue du concile de Trente au XVIe siècle, qui recense les livres interdits.

Cette censure donne lieu à la publication de plusieurs éditions pirates et de traductions internationales, souvent approximatives et parfois même sans accès au manuscrit d’origine. Ce n’est qu’après l’abolition de l’Index au cours des années 1960 qu’une nouvelle édition complète et authentique du texte est publiée. Les aventures licencieuses de Casanova sont ainsi redécouvertes, et notamment le fameux épisode qui présente l’imperturbable séducteur troublé par un mystérieux castrat nommé Bellino.

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Quel secret cache Bellino ?

Le 25 février 1744, Giacomo Casanova fait l’une des rencontres amoureuses les plus marquantes de sa vie. Arrivé à la ville d’Ancône, il se dirige vers la meilleure auberge. Au cours du souper, l’aubergiste lui présente une mère et ses quatre enfants de Bologne, deux jeunes filles et deux garçons, dont un castrat aux traits particulièrement féminins, qui ne manque de retenir l’attention de l’auteur :

« Bien loin de fermer les yeux, j’admirais ceux de Bellino, qui, noirs et pleins de feu, semblaient lancer des étincelles dont je me sentais embrasé. Je découvrais en lui plusieurs traits de Lucrèce et les manières gracieuses de la marquise, et tout me décelait une belle femme ; car son habit d’homme ne masquait qu’imparfaitement la plus belle gorge : aussi, malgré l’annonce, je me mis dans la tête que le prétendu Bellino n’était qu’une beauté travestie, et, mon imagination prenant l’essor le plus libre, j’en devins tout à fait épris. »

Pleinement tombé sous le charme du mystérieux castrat, Casanova tente de se rapprocher de Bellino, déterminé à découvrir son sexe. Mais les nombreux refus de ce dernier ne font que renforcer le désir et la volonté de Casanova :

« Bellino, l’effet que vous produisez sur moi, cette sorte de magnétisme, une gorge de Vénus que vous avez livrée à mon avide main, le son de votre voix, toutes vos allures me confirment que vous êtes d’un sexe différent du mien. Laissez-moi m’en assurer, et si je ne me trompe point, comptez sur mon amour ; si je reconnais mon erreur, comptez sur mon amitié. Si vous vous obstinez encore, je suis forcé de croire que vous vous faites une cruelle étude de me tourmenter, et qu’excellent physicien, vous avez appris dans la plus maudite de toutes les écoles que le vrai moyen de rendre impossible à un jeune homme la guérison d’une passion amoureuse à laquelle il est livré, est de l’irriter sans cesse » annonce Casanova dans ses écrits.

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Finalement convaincu de l’amour de Casanova à son égard, Bellino décide de dévoiler son identité et c’est ainsi qu'apparaît Teresa Lanti. Fille d'un pauvre employé de l'Institut des sciences à Bologne, elle étudie le chant et le clavecin en tant qu’enfant auprès du célèbre castrat Felice Salimbeni. À la mort soudaine du père de Teresa, Salimbeni assume la garde de la jeune fille, et prévoit de la laisser dans une pension à Rimini où il fait élever un autre jeune protégé : un castrat nommé Bellino. Mais arrivé à Rimini, il découvre que son élève est récemment décédé.

Plutôt que d’annoncer la mort de l’enfant à sa famille, vient alors l’idée de faire passer Teresa pour le jeune castrat et de la renvoyer à Bologne, chez la mère du chanteur défunt. Cette dernière accepte la supercherie car elle a peu de moyens pour survivre. Les castrats en revanche sont des artistes hautement rémunérés pour leurs talents rares. Salimberi donne à Teresa un instrument en forme de sexe masculin à coller entre ses cuisses avec de la gomme adragante, dans le cas où elle devrait se soumettre à un examen. La mort soudaine de Salimberi laisse Teresa seule, déguisée en castrat et cachée au monde.

Cavale amoureuse

Éperdument amoureux de Teresa, Casanova prévoit de lui faire sa demande. Les amants se mettent en route pour Bologne puis Constantinople, mais Casanova est arrêté à Pesaro par un caporal de l’armée espagnole et détenu en prison pour avoir perdu son passeport. Bien que son nouveau document soit en route, Casanova décide impulsivement de s’échapper avec un cheval volé. Il rejoint ainsi Teresa en cavale, déguisé en muletier, et se voit contraint de fuir en promettant à son amoureuse de la retrouver à Bologne. Mais ils ne se reverront que 17 ans plus tard, à Florence.

Teresa Lanti est désormais nommée Teresa Palesi, femme de Cirillo Palesi. Ancienne prima donna du théâtre San Carlo de Naples, elle est également accompagnée d’un jeune garçon, Cesarino, qu’elle présente comme son frère mais que Casanova reconnaît comme étant son fils à lui. Il revoit Teresa une dernière fois à Milan deux ans plus tard, désormais célibataire. Mais le temps passé a fait des siennes et l’amour que ressentait Casanova s’est dissipé : « Je la quittai amoureux comme je l’étais dix-huit ans plus tôt ; mais mon ardeur trouva trop de diversions pour pouvoir durer longtemps », écrit Casanova.

Teresa Lanti a-t-elle vraiment existé ?

L’histoire rocambolesque de Teresa Lanti semble digne d’un opéra de Mozart, ou d’une fiction littéraire. L’œuvre de Casanova est elle-même souvent qualifiée de fiction, fruit d’une riche imagination et d’une mémoire troublée par le temps.

Si la chronologie générale des histoires racontées par Casanova est souvent confirmée par d’autres documents historiques, on trouve néanmoins plusieurs confusions, notamment des rencontres et des événements relatés par l'auteur, qui n'ont pas pu avoir lieu en raison d’une incohérence de dates. S’il serait démesuré d’accuser l’auteur de mensonge, il est néanmoins important de remarquer que Casanova ne se gêna pas pour transposer certains événements hors de leur temps afin de les ajouter à ses aventures.

Qu’en est-il ainsi de son histoire avec Teresa Lanti ? La chanteuse a-t-elle réellement existé ? S’il n’y a aucune trace d’une Teresa Lanti, il pourrait s'agir en réalité de Teresa Landi, née à Bologne en 1731 tout comme notre Teresa des Mémoires de Casanova. On trouve d'ailleurs son portrait à la Scala de Milan - les origines du tableau restent hélas inconnues.

Portrait de Teresa Landi
Portrait de Teresa Landi

Teresa Lanti serait-elle l’artiste lyrique Ang(i)ela Calori, évoquée dans un extrait des écrits ensuite coupé par l’auteur lui-même ? C'est ce qu'affirment de nombreux chercheurs et connaisseurs de l’œuvre de Casanova... D'autres la rapprochent d'Artemisia Lanti, dont on trouve la trace du nom dans les registres du théâtre Pergola de Florence.

Un statut professionnel lucratif

L’histoire de Teresa Lanti est sans doute en grande partie fictive, inspirée de plusieurs artistes lyriques féminines réelles. Alors que l’identité de Teresa Lanti ne reste qu’un détail, il est d’autant plus important de s’intéresser à ce qu’elle représente : pourquoi une chanteuse lyrique au XVIIIe siècle se ferait-elle passer pour un castrat ? La réponse est simple : profiter en tant que femme d’un statut professionnel plus accueillant et lucratif. Il est nécessaire de rappeler le statut accordé aux interprètes lyriques féminines au XVIIIe siècle, souvent inférieur à celui de leurs contemporains masculins.

Tout d’abord au regard de la rémunération, plus avantageuse pour les hommes que pour les femmes. Mais également du fait de l’interdiction faite aux femmes de chanter dans les églises et chapelles musicales, et ce jusqu’au XIXe siècle. L’immense succès des castrats aux XVIIe et XVIIIe siècles creuse encore cet écart, en Italie tout particulièrement. Enfin, l’enjeu social du corps féminin, à la fois objet de désir et source de tension ainsi que son atteinte à l’ordre social et moral constituent un dernier frein à leur épanouissement au théâtre et à l'opéra. Certes applaudies et prisées sur les scènes publiques, les chanteuses lyriques demeurent stigmatisées pour des raisons morales et sont davantage considérées pour leurs qualités physiques que pour leurs capacités vocales et dramatiques.

Malgré certaines incohérences et inventions dans ses histoires, Casanova présente à son lecteur le miroir d’une époque et d'une société révolues. Ses mémoires sont ainsi « véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle », comme l'affirmait Blaise Cendrars. La représentation qu'on y trouve de la condition des artistes lyriques féminines au XVIIIe siècle en est la parfaite illustration.

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