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Résister en musique, ou la musique en résistance

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La musique, outil de résistance et de résilience.
La musique, outil de résistance et de résilience.
© Getty - Bettmann

Qu’elle soit assumée, secrète ou symbolique, la résistance fait bel et bien partie de l’histoire de la musique. Voici un tour d’horizon de l’œuvre musicale comme acte de résistance.

Aborder la résistance en musique nécessite d’abord de distinguer les différentes formes de résistances possibles. Certes l’acte de résistance peut être exprimé à travers la musique, mais la composition d'une œuvre musicale peut elle-même incarner un acte de résistance. Certains actes dépendent de l'intention du créateur ou de l’interprète, mais d’autres dépendent de l’interprétation de l’œuvre et de la signifiance symbolique qui y est ensuite associée. On peut résister par l'absence de musique, ou en incorporant dans sa musique des éléments subversifs de manière plus subtile et cachée.

On trouve ainsi la résistance musicale sous des formes diverses, résonnant à travers toute l’histoire de la musique.

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La résistance musicale

Poème symphonique du compositeur finlandais Jean Sibelius, Finlandia op. 26 (initialement intitulé Éveil de la Finlande) est écrit en 1899, à l’aube de la russification de la Finlande. Hymne officieux de l'indépendance de la Finlande contre la Russie, Finlandia devient le symbole de l'identité d’un pays en résistance. Conçu comme une contestation secrète contre la censure de l'Empire russe, Finlandia est interprété sous divers titres lors de ses représentations, dont Célèbre cavalière, Sentiments heureux et Éveil du printemps finlandais.

En Angleterre, la compositrice Ethel Smyth mène un autre combat, tout aussi important : pour le droit des femmes. Elle compose en 1910 March of the Women, véritable hymne des suffragettes mais aussi un appel à la lutte. Enfermée pendant trois semaines en 1912 à la prison de Holloway à Londres pour avoir jeté des pierres sur la maison d'un politicien, elle dirige une performance impromptue de son hymne depuis la fenêtre de sa cellule avec une brosse à dents.

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Après la défaite en 1917 de l'armée française dans la bataille du Chemin des Dames, l'une des batailles les plus sanglantes sur le territoire français, est née l'une des chansons les plus célèbres de l’époque : la Chanson de Craonne. Plutôt que de résister en musique contre l’ennemi , la Chanson de Craonne apporte un message pacifiste anti-guerre, en référence non seulement à la défaite française mais aussi aux nombreuses mutineries et de leur répression dans l'armée française. Immédiatement interdite pour "avoir porté atteinte à l'honneur de l'armée et des combattants", elle le restera jusqu'en 1974.

La résistance symbolique

Il existe d’autres formes de résistances musicales, moins évidentes au premier regard mais tout aussi importantes dans leur puissance symbolique. Nombreux sont les compositeurs à dénoncer ouvertement la cruauté, l’injustice et l’absurdité du monde qui les entoure. Mais comment faire lorsqu’on est considéré par le pouvoir comme compositeur d’état, scruté à la loupe ?

À la création de sa première symphonie en 1926, Dmitri Chostakovitch est salué comme un héros de la musique russe, il est alors un outil inestimable de la propagande soviétique. Mais alors que son nouvel opéra, Lady Macbeth, est qualifié (vraisemblablement par Staline lui-même) de "confus, inaccessible et en contradiction avec les valeurs du réalisme socialiste", le compositeur est ostracisé du paysage musical et désigné comme "ennemi du peuple".

Acclamé puis menacé par les purges staliniennes, Chostakovitch compose dans la plus grande terreur, prêt à tout moment à se faire arrêter ou même exécuter. Incapable de résister ouvertement, le compositeur s'engage alors à travers sa musique. On découvre en 1989 l’existence d’une cantate satirique Le Petit Paradis antiformaliste, qu’il compose dans le plus grand secret. Surnommée Raïok, la cantate regorge de citations parodiques, prenant pour cible Staline évidemment, mais également Andreï Jdanov, proche du dictateur soviétique et superviseur de la politique culturelle réal-socialiste.

Chostakovitch précisera également, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, que sa Symphonie n° 7 représentait la lutte contre "la terreur, l'esclavage et l'oppression de l'esprit", sans pour autant préciser la source de cette terreur. Si le nazisme est le sujet évident, la répression de Staline aurait pu également inspirer cette œuvre. L'ambiguïté règne en ce qui concerne les intentions précises du compositeur, mais il n’y a aucun doute quant à la souffrance du compositeur sous l’autorité du dictateur soviétique.

Résister par le silence

En 1930, Toscanini devient le premier chef non allemand invité à diriger à Bayreuth, exploit qu’il renouvelle l’année suivante. Mais l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler l’oblige à prendre position quant à la montée du fascisme. Toscanini envoie un télégramme au nouveau chancelier allemand pour contester le boycott des musiciens juifs (le télégramme sera même publié sur la couverture du journal américain The New York Times). Hitler répond deux jours plus tard en invitant Toscanini à Bayreuth, ajoutant qu’il serait ravi d’accueillir le chef personnellement. Le chef refuse l’invitation et annonce à la famille Wagner qu’il ne retournera plus jamais à Bayreuth. Ironie du sort, le chef colérique surnommé "le dictateur" décide ainsi de résister face au régime hitlérien par le silence en se retirant de la scène allemande, privant ainsi le pays de ses talents. Il avouera plus tard que ceci fut l’une des décisions les plus difficiles de sa vie.

Résister par le « soft power »

En 1958, en pleine Guerre Froide, 50 pianistes du monde entier sont invités à se rendre à Moscou pour participer au nouveau Concours international Tchaïkovski. Événement majeur du paysage musical, le concours est notamment événement grâce auquel l'Union soviétique espère affirmer sa position culturelle dominante, après avoir démontré sa force scientifique en déployant un an plus tôt le premier satellite artificiel, Spoutnik I.

C’est sans compter sur l’implacable Harvey "Van" Cliburn qui ne manquera pas d’impressionner le jury. Un doute se manifeste au moment de l'annonce du palmarès : est-il réellement possible de remettre le premier prix d’un nouveau concours russe à un Américain, citoyen du pays ennemi juré de l'Union soviétique ? Le chef suprême Nikita Khrouchtchev sera plus cartésien dans sa réponse : « Est-il le meilleur ? Alors donnez-lui le prix ! »

En remportant le Concours international Tchaïkovski, Van Cliburn devient ainsi "Le Texan qui a conquis la Russie", symbole du pouvoir de la musique classique à transcender les frontières géopolitiques et les différences culturelles et politiques pour réussir là où d'autres formes de diplomatie ont échoué.

Résister par le détournement

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le motif d'ouverture de la Symphonie no.5 de Beethoven devient un symbole puissant de résistance pour les forces alliées. Le célèbre motif rythmique de l’ouverture, correspondant à la lettre 'V' en code Morse, est progressivement associé à l’idée de la Victoire des alliés et de la Résistance face à l’invasion Nazi.

L'ironie dans le fait qu'une musique allemande soit utilisée en soutien à l'effort de guerre contre les allemands n’est pas anodine. Pendant les pires moments du Blitz allemand sur Londres au printemps 1941, l’écrivain Maurice van Moppès ajoute des paroles à l'ouverture de la Symphonie, désormais nommée "La chanson des V". L'œuvre est diffusée sur les ondes de Radio-Londres et ajoutée à la brochure Chansons de la BBC qui est distribuée en France par des avions britanniques afin d'encourager la Résistance française.

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3 min

Résister en survivant

Plus récemment, la guerre en Ukraine a suscité de nombreux exemples de résistance musicale, comme celui de la violoniste Vera Lytovchenko, membre de l’Orchestre de Kharkiv, qui partage quotidiennement des vidéos d’elle en train de jouer de son instrument depuis le sous-sol de son immeuble. Preuve en musique de sa survie aux bombes qui s’abattent sur la ville.

« Je ne suis pas un soldat, je ne suis pas une politicienne, je peux juste jouer ma musique pour aider. Dans cette situation, la musique est un moyen de montrer que je suis forte, et que je continuerai de me battre. »

Et que dire du Va, pensiero de Verdi, interprété par les musiciens et chanteurs de l’Opéra d’Odessa devant la salle lyrique, sous la menace imminente d’un bombardement russe ? Le célèbre « Chœur des esclaves hébreux », peuple vaincu et prisonnier qui se languit de sa patrie perdue, sonne de manière particulièrement symbolique aujourd’hui :

Semblable au destin de Solime
Joue le son d'une cruelle lamentation
Ou bien que le Seigneur t'inspire une harmonie
Qui nous donne le courage de supporter nos souffrances !

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