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Thomas Hewitt-Jones, un compositeur entre TikTok et la reine d’Angleterre

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Thomas Hewitt-Jones, entre le sérieux et le commercial
Thomas Hewitt-Jones, entre le sérieux et le commercial
- Mercedes Palacios

Quel est le point commun entre une chanson virale sur TikTok avec plusieurs milliards d’écoutes et la reine d’Angleterre ? Un homme : le compositeur britannique Thomas Hewitt-Jones.

S’il vous arrive parfois d’explorer les couloirs infinis des réseaux sociaux et notamment TikTok, il est fort probable que vous ayez entendu la chanson Funny Song. Le titre ne vous dira sans doute rien, mais avec plus de 2,5 milliards d’écoutes sur TikTok (sans compter les autres réseaux et plateformes de streaming dont Instagram, Facebook, Youtube et Spotify), la chanson est incontestablement devenue virale. Au-delà des réseaux sociaux, on croise également Funny Song à la télévision, notamment sur France 2 et France 3 ainsi qu’à la télévision allemande.

L’histoire de Funny Song est d’autant plus étonnante que son auteur est également le compositeur de l’œuvre vocale In Our Service, commande de la Royal School of Church Music et de la reine Elizabeth II pour célébrer son « jubilé de platine » le 6 février 2022. Comment passer d’un air si simplet et entraînant sur TikTok à une commande royale pour la reine d’Angleterre ?

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Thomas Hewitt-Jones, compositeur à la fois sérieux et commercial

Violoncelliste, pianiste et organiste et compositeur de musique sacrée, Thomas Hewitt-Jones est lauréat en 2003 du prestigieux concours BBC Young Composer à l’âge de 18 ans. Diplômé de l’université de Cambridge, il parvient rapidement à entretenir une carrière de compositeur à la fois de musique sérieuse sacrée mais aussi de musique commerciale. Dichotomie musicale qu’il connait depuis son plus jeune âge :

« Mes grands-parents paternels étaient tous les deux compositeurs. Mon grand-père était compositeur de musique chorale très sérieuse et intellectuelle. Ma grand-mère écrivait de merveilleuses petites musiques pour enfants avec de belles mélodies qui ont très bien fonctionné commercialement. Elle avait même plus de succès que mon grand-père ! J'ai donc grandi avec ce genre de dichotomie : faut-il écrire de la musique sérieuse avec le cœur ou faut-il ‘vendre son âme’ et réussir commercialement ? », explique Thomas Hewitt-Jones.

Musique sérieuse ou commerciale ? L’un n’empêche pas l’autre pour Thomas. Il décide ainsi de réunir les deux extrémités : son répertoire contient autant de morceaux pour une distribution publicitaire et commerciale que d'œuvres vocales et de cantates sacrées, d'œuvres pour orchestre dont plusieurs concertos, de la musique de chambre et de la musique pour ballet.

« J'ai décidé de faire un peu des deux parce que j’adore la composition, j'aime écrire de la musique qui exprime vraiment la condition humaine de manière très sincère. Mais j'aime rire également, et j'aime écrire de la musique légère quand il le faut. […] Quel que soit le projet, il faut que la musique soit sincère et non une sorte de pastiche, il faut qu’elle ait de l'intégrité. Voilà le défi qui me passionne en tant qu'artiste et en tant que compositeur. »

Mais comment réagir en tant que compositeur sérieux lorsque l’œuvre la plus entendue de son répertoire est un petit air naïf massivement diffusé sur un réseau social ? « En toute sincérité, ça me va très bien ! […] Pouvoir se dire que l’on a écrit une ou deux choses dans sa vie qui atteignent une telle diffusion est un réel plaisir. »

Composée en 2018, Funny Song est certes une chanson aux airs simplets, mais il n’y a rien de simple dans sa composition : « Je prends la musique légère absolument au sérieux. Si vous prenez la production, l'arrangement et la composition absolument au sérieux, même si c'est drôle, je pense que vous obtenez un meilleur résultat. Et même si ce n'est qu'une œuvre ‘jetable’, je dirais que Funny Song est conçu avec beaucoup de soin. »

Et gare à ceux qui considèrent la musique commerciale comme une sous-musique : « L'industrie de la musique considère la musique commerciale comme le parent pauvre de la musique savante. Mais c’est faux. Je connais beaucoup de compositeurs de musique commerciale qui sont incroyablement talentueux. Le défi d'écrire une musique servile mais également mémorable, le tout d’une qualité supérieure, est vraiment fascinant. »

La réalité peu reluisante du streaming et des réseaux sociaux

Thomas Hewitt-Jones balance ainsi une carrière musicale sur deux scènes très différentes : la scène des salles de concert et la nouvelle scène numérique des réseaux sociaux et du streaming, terrain fertile pour tout compositeur et musicien, d’autant plus depuis la pandémie :

« Avant la pandémie, le streaming faisait partie de la vie d'un artiste avec évidemment les tournées, les concerts et les ventes de disques et de partitions. Depuis, il n’y a plus de tournées ni de concerts. Que reste-t-il ? Le streaming. Mais à lui seul ce n'est pas vraiment viable pour gagner sa vie. »

En effet, l’Eldorado de la diffusion musicale que représentent les réseaux sociaux, où plusieurs milliard d’auditeurs sont à la portée d’un compositeur, n’est pas toujours aussi fructueux que l’on puisse imaginer. Car si Funny Song a été massivement diffusé sur les réseaux sociaux, les retours en termes de droits d’auteur sont beaucoup moins impressionnants. Pour une chanson avec plusieurs milliards de streams sur TikTok, Thomas Hewitt-Jones n’a pour l’instant seulement perçu environ 500 livres depuis 2018 :

« Je suis absolument ravi de l'attention portée à la chanson sur TikTok. Et je soutiens absolument les réseaux sociaux et les plateformes de streaming. Cependant, je trouve qu'il n'y a pas assez d’attention et de transparence quant aux taux de droits d’auteur. A mon avis, il devrait y avoir un taux minimum défini de droits par stream. Les montants varient d’une plateforme à l’autre, et même au sein de la même plateforme. Donc je pense qu'il faut un peu plus de transparence sur le taux et qu’un montant soit fixé. »

Lancé en 2016, TikTok est aujourd’hui valorisée à plus de 50 milliards de dollars, avec en moyenne 1,2 milliard d’utilisateurs actifs mensuels, véritable carrefour foisonnant de création au même niveau qu’Instagram, Facebook et Youtube. Mais par rapport à d'autres plateformes majeures qui rémunèrent selon le nombre total de lectures, TikTok calcul la rémunération selon le nombre de vidéos réalisées à l'aide de d’une musique, et non le nombre de fois qu’une vidéo est visionnée.

En somme, la quantité de créations compte plus que la quantité de vues des créations : une centaine de vidéos peu vues utilisant un son spécifique généreront plus de droits d’auteur qu'une seule vidéo avec un million de vues. Changement non des moindres dans le calcul des droits d’auteur que Thomas Hewitt-Jones tient à faire remarquer :

« Si Funny Song était à deux milliards de streams sur Spotify, ce serait une autre histoire. Mais malheureusement les services de streaming ne sont pas égaux et TikTok est considéré comme de la promotion. Pourtant, je maintiens que la musique sur TikTok contribue au ton d’une vidéo et représente une partie de la valeur des contenus. »

À lire aussi : "On ne touche que quelques centimes !" : sur TikTok, la rémunération discutable des artistes

Le succès peu rentable de Funny Song sert à Thomas Hewitt-Jones pour illustrer un point majeur et au cœur de la rémunération des compositeurs sur TikTok : « Sur cette plateforme, les créateurs recherchent souvent un son capable de créer le ton émotionnel pour leur vidéo. Evidemment, la valeur se trouve dans la création vidéo, mais je dirais qu’elle se trouve également dans la bande sonore de cette création. Parce que la musique donne le ton à l'ensemble. Et d'une certaine manière, si la vidéo devient virale, je pense que la valeur doit se faire ressentir dans le droit d'auteur de la musique plutôt que simplement dans celui du créateur, car les vidéos du créateur n'existeraient pas sans cette musique. »

Mais malgré les aléas du streaming et de la diffusion musicale sur les réseaux, aucun regret pour Thomas Hewitt-Jones, qui se réjouit de voir sa chanson Funny Song toujours trouver autant de succès, peu importe le contenu des vidéos associés :

« Il y avait d’abord les vidéos de chatons, de chiots et de bébés, puis cela a évolué jusqu'à une vidéo récente d’un agriculteur ukrainien en train de transporter un char russe capturé avec son tracteur lors de la guerre en Ukraine ! […] Au final, la musique nous rassemble en tant qu’êtres humains. Nous avons commencé en tant qu’hommes des cavernes qui chantaient ensemble, et maintenant nous sommes sur TikTok en train de partager nos vies avec des vidéos musicales. Je trouve ça génial. »