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Toscanini ou l'improbable histoire d'un tyran antifasciste

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Le chef tyrannique mais antifasciste, Arturo Toscanini
Le chef tyrannique mais antifasciste, Arturo Toscanini
© Getty - Bettmann

Arturo Toscanini est incontestablement l’un des chefs d’orchestre les plus marquants du XXe siècle. S'il reste connu pour ses airs tyranniques sur le podium, ses valeurs politiques étaient bien aux antipodes !

On assimile souvent la figure du chef d’orchestre à l’autocrate, figure tyrannique vouée à la perfection musicale et prête à fustiger son orchestre lorsque celle-ci n’est pas atteinte. L’histoire de la musique regorge d’anecdotes et de tirades de chefs d’orchestre, mais un nom en particulier est indissociable de l'image du chef d'orchestre despotique, celui d’Arturo Toscanini.

Le chef italien est connu autant pour sa précision musicale que pour son caractère souvent qualifié de tyrannique : on ne compte plus le nombre de baguettes et de montres cassées par colère, ni le les injures criées par frustration en pleine répétition. Mais son sens du détail et sa volonté de maintenir une qualité musicale toujours plus élevée feront d'Arturo Toscanini le premier chef d’orchestre-maestro, loué par Verdi et Debussy et même surnommé « Il Dio » [Le Dieu] par Giacomo Puccini.

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On sait moins que le chef d'orchestre à la main de fer avait des convictions politiques humanistes, refusant notamment de rester en Italie sous le régime de Mussolini ou de diriger en Allemagne sous Hitler.

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L’exigence avant tout

A la fin du XIXe siècle, le chef d’orchestre est encore une figure modeste dans l’histoire de la musique. Avec Toscanini arrive une nouvelle image du chef d’orchestre, celle d'un guide musical capable de déceler les intentions les plus subtiles du compositeur et de les faire sonner à travers l’orchestre.

Finies les interprétations romantiques par lesquelles se met en avant principalement l’interprète : pour Toscanini, le meilleur des musiciens n’est qu’un interprète au service du compositeur. Lorsque l’on demande au chef le sens du premier mouvement de la Symphonie no.3 « Eroica » de Beethoven, la réponse est simple :

« Pour certains c'est Napoléon, pour d’autres c'est une lutte philosophique ; pour moi c'est Allegro con brio. »

Pour Toscanini, les musiciens doivent jouer ce qu’il entend et gare à ceux qui ne suivent pas à la lettre ses indications verbales ou celles de sa baguette. Ses insultes sont principalement en italien car aucune autre des langues qu'il maîtrise ne lui propose une possibilité de vulgarité aussi riche ! Ses cris de « no, no ! » lui vaudront même le surnom de « Toscanono ». Malgré ces tirades, les musiciens reconnaitront que ce travail n’est jamais vain. Et si le chef est dur avec eux, il l'est tout autant avec lui-même :

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« La première qualité d'un chef d’orchestre ? L’humilité. Si quelque chose ne va pas, c'est parce que je n'ai pas compris le compositeur. Tout est de ma faute ! […] Ces compositeurs n'ont pas écrit de musique pour que moi je puisse faire bonne impression. […]. Le chef ne crée pas : le chef d'orchestre exécute », explique-t-il lors d’une conversation chez un ami à Florence en 1930.

Pour Toscanini, la partition musicale est maitresse. Ainsi, sous sa direction, toutes traditions arbitraires musicales et fioritures d’interprétation sont bannies. La conviction de ses choix musicaux est souvent renforcée par une connaissance directe des pratiques orchestrales et du style d’interprétation d'une œuvre, et parfois même la connaissance du compositeur en question.

Mais contrairement aux légendes, Toscanini n'était pas le puriste de la partition imprimée tel qu’on pouvait souvent le lire dans la presse. En effet, lors des premières années de sa carrière, son adhérence stricte à la partition est d'abord un moyen de mettre fin aux traditions d’interprétation qu'il estime bâclées et complaisantes.

Cependant, il est possible d’observer dans les partitions personnelles du chef de nombreuses modifications, d’une légère modification de nuance ou de coups d’archet à la transposition d’un instrument afin de faire mieux ressortir le thème. Ainsi Mozart, Haydn, Beethoven, Brahms, Liszt, Schubert, Respighi, Mendelssohn, Verdi, Ravel et Gershwin ont tous eu le droit à des corrections de la part du maestro.

Toscanini respectera toujours la parole de la partition, tout en étant convaincu que le plus grand service qu'un chef puisse rendre au compositeur serait d’effectuer des changements lorsque la vision artistique globale du compositeur est menacée.

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Un engagement antifasciste

L'intransigeance de Toscanini ne s’arrête pas à la musique. En effet, sa conviction morale et politique fut tout aussi immuable que ses convictions musicales. Lors de la montée en Europe du fascisme dans le courant des années 1930, le chef n’hésitera pas à défendre et soutenir ses propres valeurs morales face au nationalisme croissant, alors que nombreux de ses contemporains semblent peu enclins à faire autant d’efforts.

D’abord partisan signataire du parti de Benito Mussolini après la guerre de 1914-18, Toscanini renonce à toute adhésion au mouvement fasciste, face à la mégalomanie du « Duce ». Il refusera à plusieurs reprises de jouer l’hymne du parti fasciste, la Giovinezza, au début de ses concerts et se fera même rouer de coups par les Chemises Noires le 14 mai 1931 pour son refus d'obtempérer aux ordres du parti.

L’esprit  antifasciste du chef d’orchestre l’obligera même à renoncer à ses propres passions, dont notamment la musique de Richard Wagner. En effet, pour Toscanini il n'existe pas plus grand compositeur que Wagner. En 1895, le chef ouvrait sa toute première saison en tant que directeur artistique de l'opéra de Turin avec le Crépuscule des Dieux, et ajoutait la musique de Wagner à son tout premier concert symphonique en 1896. Sa première et sa dernière apparition à La Scala sont encore l’occasion de diriger la musique de Wagner.

Ainsi, en 1930, Toscanini devient le premier chef non-allemand invité à diriger à Bayreuth, exploit qu’il renouvelle l’année suivante. Mais l’arrivée d’Adolf Hitler l’oblige à s’exprimer. Il envoie un télégramme au nouveau chancelier allemand pour contester le boycott des musiciens juifs (le télégramme sera même publié sur la couverture du journal américain The New York Times).

Hitler répond deux jours plus tard, invitant Toscanini à Bayreuth en ajoutant qu’il serait ravi d’accueillir le chef personnellement. Toscanini refuse l’invitation et annonce à la famille Wagner qu’il ne retournera plus jamais à Bayreuth. Il avouera plus tard que ceci fut l’un des choix les plus difficiles à faire de sa vie.

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Toscanini est invité à diriger l'Orchestre philharmonique de Vienne, un poste qu’il occupera jusqu'à l’invasion de l'Autriche par l’armée allemande. A l’issue de la Seconde Guerre mondiale, il accepte de reprendre la direction de l'Orchestre philharmonique de Vienne, à l’unique condition que les musiciens nazis soient exclus de l'orchestre. La demande est refusée, obligeant Toscanini à renoncer à jamais à la direction cette prestigieuse formation.

Preuve ultime de son engagement, Toscanini accepte en 1936 de diriger les concerts d’inauguration de l’Orchestre symphonique de Palestine (devenu l’Orchestre philharmonique d’Israël), acte de solidarité avec le peuple juif.

On ne peut finalement que respecter la fermeté des convictions d’Arturo Toscanini, un homme têtu qui défendait coûte que coûte ses convictions musicales et morales avec la même ferveur tyrannique.

57 min