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De la Trap à la Supertrap : l’évolution du son d’Atlanta dans les productions francophones

Par
Kaaris - photo clip "Zoo"
Kaaris - photo clip "Zoo"

Retour sur l’évolution d’une musique qui traverse les années.

Avec ses basses vrombissantes, ses hi-hats mécaniques et ses caisses claires à s’en faire décrocher le cou, la Trap s’est inscrite depuis le début des années 2010 comme le style de rap le plus populaire de l’hexagone. Forte d’une influence directe des producteurs d’Atlanta, capitale internationale de la Trap, les instrumentales du genre en France n’ont cessé d’évoluer au fil d’expérimentations et d’explorations musicales, et ce, jusqu’à aujourd’hui revêtir des sonorités bien particulières. Focus sur les évolutions de la trap et ses utilisations dans la musique francophone.

Dans le sud des Etats-unis du début des années 2000, au fond d’une allée sombre, une petite maison se tient à peine debout, les volets clos et la porte défoncée. Pourtant insalubre, la maison vit encore par le biais de ses occupants, en grande partie des dealers de crack, héroïne et produits hautement stupéfiants en tout genre. Ces maisons abandonnées reconverties en cuisines clandestines, les habitants des états-unis les surnomment les Trap House, littéralement : « maison piège ». Selon les rumeurs qui circulent dans les rues d’Atlanta, ce serait dans une de ces maisons abandonnées de la capitale géorgienne que serait apparue la Trap music, sous-genre du rap fortement influencé par ces trafics en tout genre.

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Pourtant, si l’on en croit Gucci Mane sur son compte instagram, c’est à cette figure presque excentrique du rap américain que l’on doit ce genre à l’esthétique si précise. Mais la couronne, largement disputée par T.I avec son album Trap Muzik sorti en 2003, ne semble finalement pas avoir de tête sur laquelle se poser.

Véritable carrefour du sud-est des états-unis, Atlanta bénéficie, au milieu des années 90, d’une position géographique qui va la rendre perméable aux nombreux sous-genre du rap qui évoluent dans les alentours : les percussions cadencées de la Bounce de la Nouvelle-Orléans, les lourdes basses de Miami, les mélodies ténébreuses du crunk de Memphis et l’effervescence de la Dirty South : à travers le travail de nombreux beatmakers et rappeurs de la ville, ce sont ces dizaines d’influences qui sont à l’origine de la création de la Trap. Un nouveau genre est né, et bien plus qu’une musique, la Trap va devenir un mouvement au rayonnement planétaire.

Trap en France

Au fil des morceaux et albums sortis entre 2000 et 2010, l’identité de la Trap s’affirme peu à peu comme un genre nouveau et rafraîchissant. En se plaçant en opposition au boom-bap, ce style au tempo plus lent et aux schémas rythmiques plus classiques dont Nas, Mobb Deep et tant d’autres ont fait leur fer de lance, la Trap se place en nouvelle vague du courant rap et séduit toute une nouvelle génération d’auditeurs. Grâce à des artistes comme Young Jeezy et 2 Chainz qui popularisent les codes du genre imprégnés du gangsta rap et du mode de vie « Hustle », la Trap incarne désormais cette façon de vivre si spécifique de l’est des états-unis, et au delà d’une musique, s’affirme également comme un genre musical aux codes de plus en plus établis.

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De l’autre côté de l’atlantique, cette musique arrive jusqu’aux oreilles d’un quatuor de producteur appellé Therapy , au tag que les adeptes de la Trap connaissent bien : le fameux « Back to the future ». En se nourrissant des sonorités en provenance directe des états-unis, les beatmakers s’emparent des rythmiques uniques de la Trap et en font rapidement leur style de prédilection. Déjà bien installés dans la scène française en ayant notamment collaboré avec Seyfu, le collectif évolue aussi aux côtés de Booba depuis son album « Lunatic », sorti en 2010. Alors presque logiquement, les producteurs vont donc travailler avec le Duc ces nouvelles sonorités et se réapproprier les codes de la trap dans leur propre musique. Souvent considéré comme le premier album du genre en France, la sortie de l’album « Futur » de Booba fait l’effet d’une bombe, et par l’énergie du rappeur, les grosses basses vibrantes et les cuivres inquiétants de Therapy, stupéfait le public rap francophone. Après quelques timides explorations du genre, Futur s’affirme alors, à la fin 2012, comme le premier album de rap français à se revendiquer de la Trap et à s’affirmer dans ce genre.

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Parmi les 14 tracks de l’album, un featuring sera particulièrement remarqué sur la scène française : « Kalash », en duo avec le rappeur Kaaris, jusque-là plutôt inconnu du public. Avec ses phrases percutantes, son attitude guerrière et sa voix caverneuse, le personnage apparaît immédiatement comme un des potentiels de la trap française les plus prometteurs. L’année suivante, en 2013, il présentera aux côtés de Therapy, producteurs exclusifs du projet, son premier album Or Noir. Comme un talent brut du genre, Kaaris arrive à mêler ses influences et sa patte unique au sein d’une musique aussi brutale que captivante. Plus aucun doute, la Trap est désormais un genre installé du rap français, et Or Noir vient en consolider grandement les fondations.

Peau neuve

En ayant érigé Sevran comme une capitale française de la Trap, Kaaris a fait de sa ville un territoire aux talents aussi nombreux que prometteurs. Parmi ceux-là, un groupe se distingue au fil de ses freestyles et projets de plus en plus remarqués : 13 Block. En 2016, les quatre rappeurs du collectif, Zed, Stavo, Oldpee et Zefor, s’affirment dans la scène française avec leurs deux projets « Violence Urbaine Emeute » et « Ultrap ». Autoproclamés les rois de la Trap, les rappeurs apportent des nouvelles façons de poser leur voix, n’hésitant pas à changer plusieurs fois de flows par couplet et jouant habilement avec les silences, comme pour appuyer encore plus le bounce du genre. Mais les productions de Trap originelles, souvent très chargées et ne laissant pas vraiment de place pour les mélodies commencent peu à peu à devenir désuètes aux côtés des nouvelles sonorités qui apparaissent. En travaillant ce style et se le réappropriant, de nombreux producteurs incarnent un renouveau de la Trap à travers une musique plus aérée, aux mélodies prenantes, plus accessibles et aux percussions tout autant impactantes : c’est notamment le cas de deux producteurs, Ikaz Boi et Myth Syzer.

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En évoluant en parallèle pendant quelques années, les beatmakers se placent au fil de leurs collaborations comme des piliers fondateurs d’une nouvelle trap, où les percussions laissent place à plus de mélodies et de longues nappes de synthétiseurs, tout en respectant les rythmiques si particulières du genre. C’est donc, en s’associant notamment à 13 Block que les beatmakers vont proposer des productions plus en phase avec l’identité des rappeurs, et participent grandement à la construction de leur identité musicale.

Mais en parallèle, les producteurs collaborent aussi avec un autre talent remarqué de la Trap, aux mélodies exceptionnelles et qui, dès son premier album H-24, n’hésite pas à chanter des refrains chargés d’autotune et de mélodies prenantes. Très influencé par les morceaux de Future et Young Thug, Hamza touche avec son premier album un public plus large que sa fanbase bruxelloise originelle, charmé par ses placements uniques. En se plaçant comme l’un des premiers à réellement chanter sur de la Trap dans la scène francophone, Hamza se distingue des autres rappeurs proches du genre, et au fil des années, s’éloigne lui aussi des productions typiques du début des années 2010 pour se tourner vers les nouvelles sonorités explorées par Ikaz Boi et Myth Syzer.

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Comme beaucoup d’autres sous-genre du rap, la Trap en france aurait pu rapidement devenir un genre surexploité, et dont l’intérêt des artistes et du public pour cette musique se serait vite essoufflé. Pourtant, à partir de 2015, la scène francophone s’attache de plus en plus au genre, ne cesse de le retravailler, et toujours fortement influencé par les tendances américaines, devient le style de rap le plus populaire de l’hexagone et ses voisins. Et ce, jusqu’à prendre des formes de plus en plus variées.

Supertrap

En étant de base elle-même un sous-genre du rap, la Trap devient au fil de sa popularité grandissante sujette à de nombreuses expérimentations. En se basant toujours ses rythmiques originelles, les beatmakers jouent avec les tempos, les instruments utilisés et les gammes d’accords pour donner à la Trap des sonorités de plus en plus diverses, et ce jusqu’à créer des sous-genres du sous-genre. Parmi ces déclinaisons multiples, on assiste notamment en 2015 à l’émergence du « Cloud rap », largement popularisé dans le rap français par le duo PNL et les beatmakers qui travaillent à leurs côtés, comme BBP ou encore King doudou. Avec son BPM ralenti, ses longues nappes de synthétiseurs aériennes et ses mélodies étirées, le mouvement Cloud dans la musique de PNL semble se baser sur les mêmes rythmiques et les mêmes batteries que celles utilisées dans la trap, dans une version ralentie et plus planante. Même si le Cloud rap relève plus d’une esthétique globale vaporeuse apparue aux alentours de 2006 aux Etats-Unis que d’une musique aux codes définis, les producteurs proches des deux frères ont réussi à incorporer plusieurs éléments de cette musique à celle de la Trap pour créer un sous-genre inédit en France, aux codes cette fois-ci bien plus établis.

Si la trap continue de nombreuses mutation tout au long de la seconde moitié des années 2010, c’est aux alentours de 2020 que producteurs et rappeurs décident de pousser à l’extrême les curseurs de la trap. En distordant et faisant grésiller ses fameuses basses caractéristiques, les 808, en accélérant grandement le tempo et en chargeant leurs instrumentales de kicks brutaux, de mélodies aux sonorités graves et de percussions additionnelles, cette nouvelle déclinaison du genre revêt une ambiance éléctronique, chaotique et menaçante : on l’appelle Supertrap, sous-genre qui mêle de nombreux éléments issus de genre de musique électronique dans une version maximisée des sonorités Trap.

En France, l’un des principaux architectes de ces sonorités n’est autre qu’Abel 31. Issu de la plateforme soundcloud, le compositeur est un véritable touche à tout et n’hésite pas à explorer de nombreuses sonorités : de la synthwave sur « Red Eyes » avec Realo, de la Dance avec son morceau « Brazy », et évidemment de la Supertrap avec ses productions percutantes qui le place comme un pionnier du genre en France, aux côtés d’autres talentueux beatmakers comme Yunodji ou encore Whatever51. Sur son soundcloud, le producteur s’associe notamment à d’autres grands soms de la production francophone pour proposer une musique Trap au superlatif : Brodinski, Izen, Demna etc.

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Sur ces productions aux mélodies accidentées, peu de rappeurs et rappeuses pourraient s’essayer à y poser leur voix. Pourtant, depuis quelques mois maintenant, toute une nouvelle vague d’artistes proposent des tracks aux instrumentales à l’identité proche de celle de la Supertrap. Avec des flows aiguisés, des effets vocaux et des découpages de voix qui accentuent le rythme et l’effet glitch des sonorités utilisées, des artistes comme Irko, Neopop, Realo, HJeuneCrack, Beamer, Gemen ou encore Worsty proposent, sur de nouvelles productions, des nouvelles façons de rapper. Et le résultat est souvent très percutant.

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Avec son identité forte, ses codes bien définis et sa musique qui a traversé les époques, la Trap qui n’était au départ qu’un sous-genre du rap est aujourd’hui devenu son courant le plus influent sur les scènes occidentales et francophones. Via les talents et expérimentations des beatmakers qui se sont appropriés et ont revisité ces sonorités, le genre n’a cessé d’évoluer et de prendre des formes de plus en plus diverses, sans jamais perdre son bounce et sa spectaculaire énergie. Si aujourd’hui la Supertrap apparait comme un nouveau courant encore peu installé sur la scène rap francophone, il se pourrait bien que ses basses grésillantes et ses mélodies pitchées ne séduisent, dans les mois à venir, de plus en plus d’auditeurs.

En partie basé sur les recherches de Raphaël Da Cruz dans le recueil d’articles « Trap » aux éditions Audimat.