Et si ... Les Flammes avaient existé 20 ans plus tôt

Publicité

Et si ... Les Flammes avaient existé 20 ans plus tôt

Par
Montage Les Flammes x Les Flammes si elles avaient eu lieu en 2003 avec Diam's et Akhenaton (Getty)
Montage Les Flammes x Les Flammes si elles avaient eu lieu en 2003 avec Diam's et Akhenaton (Getty)

On a imaginé un autre monde, dans lequel la première cérémonie des Flammes a eu lieu il y a 20 ans.

Les univers parallèles n’existent pas que chez Marvel et les Daniels. Le rap français aussi a ses réalités alternatives, dans lesquelles les évènements ne se sont pas déroulés de la même manière. Dans un autre monde, NTM n’a pas périclité après son quatrième album ; Booba et Kaaris ne se sont jamais croisés à Orly ; Vincent Cassel a remplacé son frère au sein d’Assassin ; Ben PLG a gagné Nouvelle École ; Diam’s n’a jamais arrêté le rap, elle a même sorti un album commun avec Sinik

Dans notre monde, l’un des évènements musicaux de l’année 2023 sera la première Cérémonie des Flammes, organisée conjointement par Booska-P, Smile et Yard. Née dans l’optique d’offrir une vraie alternative crédible aux Victoires de la Musique, et d’offrir une vitrine à la hauteur à la culture urbaine (quoi que ce terme puisse vouloir dire), cette première édition pose forcément beaucoup de questions. Comment le monde du rap va-t-il réagir ? Avait-on réellement besoin de ce type d'événement ? On s’est beaucoup plaint des Victoires de la Musique, faut-il vraiment reprendre le principe d’une cérémonie avec un vote, des vainqueurs, et un bel esprit fictif de communion ? Quel impact auront les Flammes sur les carrières des vainqueurs et des nominés ?

Publicité

Il faudra attendre le mois de mai 2023 pour avoir des réponses plus précises, mais on sait déjà que le combat va faire rage entre ceux qui loueront publiquement “la naissance de nos propres Victoires, une cérémonie nécessaire pour le monde du rap, merci Booska-P, Yard et Smile”, et ceux qui cracheront dessus en dénonçant l’imposture Booska-P, l’arnaque des votes, ou l’hypocrisie de l’ambiance générale.

La cérémonie, soutenue par Spotify France, a dévoilé le 24 janvier 2023 le détail des 21 catégories qui récompenseront les artistes, créateurs et créatrices, mais aussi aux personnalités plus en retrait qui méritent d’être mises en avant. Pour connaître les gagnants rendez-vous le 11 mai prochain au Théâtre du Châtelet à Paris.

Détail des catégories annoncées :

  • La flamme Spotify de l'album de l'année
  • Album rap de l'année
  • Album nouvelle pop de l'année
  • Morceau de l'année
  • Featuring de l'année
  • Morceau performance rap de l'année
  • Morceau R&B de l'année
  • Morceau afro ou d'inspiration afro de l'année
  • Morceau caribéen ou d'inspiration caribéenne de l'année
  • Artiste féminine de l'année
  • Artiste masculin de l'année
  • Révélation féminine de l'année
  • Révélation masculine de l'année
  • Compositeur de l'année
  • Clip de l'année
  • Concert de l'année
  • La flamme éternelle
  • Cover d'album de l'année
  • Engagement social de l'année
  • Label de l'année
  • Stratégie de lancement d'album de l'année

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Dans un monde parallèle, toutes ces questions ne se posent plus en 2023, puisque les Flammes sont nées 20 ans plus tôt. Lancée en 2003, la première cérémonie est organisée par trois acteurs différents : le magazine papier Radikal ; le mensuel de la Fnac, Epok ; et Rap2K, un webzine lancé deux ans plus tôt, dont le forum est l’une des premières communautés de discussion du rap français.

2003 : La première édition

En 2003, le constat est clair : les Victoires de la Musique ne savent pas comment traiter le rap français. La catégorie incluant le rap change de nom chaque année, et le choix des vainqueurs n’a aucun sens : Manau l’emporte face à Arsenik et NTM, Doc Gynéco est sacré avec un album bancal, et l’édition 2002 fait s’affronter dans la même catégorie des profils aussi éloignés que Disiz, Pierpoljak et Sinsemilia.

En réponse à ce non-sens absolu, trois médias s’associent donc pour proposer une alternative aux auditeurs de rap français. La première édition est pensée comme un test, dans un contexte qui commence à devenir morose pour l’industrie de la musique : pour la première fois, les maisons de disque ont vu leur chiffre d’affaires baisser en 2002. La Fnac accepte d’injecter de modestes fonds pour porter le projet, et propose d’organiser la cérémonie dans son magasin des Halles, à Châtelet. Radikal fait participer ses lecteurs et promet de publier une compilation réunissant les nominés.

Un accord est trouvé avec le groupe AB pour diffuser l’évènement sur la chaine de télévision Zik. Prévue pour la soirée du mercredi 1er octobre, la cérémonie célébrera les albums publiés entre le 1er septembre 2002 et le 30 juin 2003. Après une longue concertation, on décide d’intituler l’évènement “Les Flammes”, en référence à de nombreux classiques du rap français : Les flammes du mal de Passi, le “si le FN brandit sa flamme, j’suis là pour l’éteindre” de NTM, les flammes de Solaar pleure, etc.

Un autre accord est rapidement trouvé pour les nominations et les votes. Dans un premier temps, les maisons de disques et labels doivent inscrire leurs candidats sur une plateforme développée par Rap2K. Les internautes peuvent alors voter pour établir une présélection, ce qui fait exploser le nombre d’inscrits au forum du site. Les modérateurs ne s’en sortent pas, le serveur finit par saturer, et l’opération est victime de son succès. Pire : le processus n’étant pas sécurisé, des artistes inexistants sont inscrits par des internautes, d’autres sont inscrits plusieurs fois sans que personne ne s’en rende compte. A titre d’exemple, Demon One est inscrit 13 fois, sous différentes orthographes : Demon 0ne, Démon One, DemonOne, Dem0n One, Demone One, etc.

Les votes des internautes sont eux aussi victimes de fraudes flagrantes : tout le monde se rend rapidement compte qu’il suffit de supprimer son historique et ses cookies, ou de changer de navigateur pour pouvoir voter une deuxième fois, une troisième, etc. Une guerre stupide mais palpitante s’engage entre les trolls du net, qui ont décidé de faire gagner le groupe toulousain Fabulous Trobadors (“ un métissage entre folklore occitan, beat organique, rythme rap et tradition musicale brésilienne”), et les maisons de disques, qui mettent le paquet pour offrir la récompense à leurs artistes. De leur côté, certains activistes tentent de sauver la mise en soutenant la cause des véritables rappeurs et de la scène indépendante.

Personne n’ose avouer que le système n’a pas été suffisamment bien pensé, et trop d’internautes, de maisons de disques, de médias, ont été impliqués pour faire marche arrière. Quand les listes de nominés tombent, c’est la douche froide : non seulement elles n’ont aucun sens, mais en plus, elles feraient passer les Victoires de la Musique pour une cérémonie organisée par de grands spécialistes du rap français.

Les nominés

Catégorie meilleur album

Les Fabulous Trobadors - "Duels de tchatche et autres trucs du folklore toulousain"
Mafia K'1 Fry - "La Cerise Sur Le Ghetto"
Diam’s - "Brut de femme"
Gomez et Dubois (Eben et Faf Larage) - "Flics et hors la loi"

Catégorie meilleur artiste solo

Hifi
Diam’s
Claude Sicre (des Fabulous Trobadors)
Akhenaton

Catégorie meilleur groupe ou collectif

Mafia K1Fry
Psy4 de la Rime
Factor X
Les Fabulous Trobadors

Catégorie meilleur single

"Sales gosses" (Dadoo)
"Gravé dans la roche" (Sniper)
"Oiaiaia" (les Fabulous Trobadors)
"Au summum" (113)

Catégorie Révélation de l’année

Akhenaton
Kool Shen
Jhonygo
Claude Sicre (des Fabulous Trobadors)

Catégorie meilleur clip

Mafia K1Fry - "Pour ceux"
Don Choa - "Dr Hannibal"
Les Fabulous Trobadors - "Y’a des garçons (non-clippé)"
Klub des Loosers - "Ca va s’arranger version instrumentale (non-clippé)"

Les votes

Pour éviter que le chaos des nominations ne se reproduise, le système de vote est renforcé par les organisateurs de l’évènement. Ce seront bien les lecteurs du magazine Radikal qui voteront, mais pour éliminer le risque de doublons, tricheurs et trolls, seuls les abonnés depuis six mois ou plus seront invités à participer. Les heureux privilégiés trouveront dans chaque exemplaire du numéro de juillet-août 2003 un bulletin de vote numéroté à renvoyer à l’adresse de la rédaction.

C’était sans compter sur la fourberie des maisons de disques, qui obtiennent facilement la liste et les coordonnées des abonnés au magazine, et qui les contactent discrètement en leur proposant de racheter leurs bulletins de vote. Les défenseurs de la cause hip-hop s’insurgent, les plus cupides obtiennent des sommes rondelettes, et le vote tourne une fois de plus au chaos.

Il y a pire : la rédaction de Radikal est au bord de l’insurrection. Pour son mensuel de septembre, le magazine doit publier des portraits et des interviews de chacun des nominés, y compris les plus absurdes. Le rédacteur en chef, Olivier Cachin, menace de mettre fin à ses jours quand on lui demande de publier un portrait de Jhonygo sous l’angle “révélation de l’année 2003”. L’équipe du magazine doit aussi organiser la production et l’enregistrement d’une compilation réunissant les différents nominés. La Fnac met la main à la pâte pour sauver les meubles, se proposant d’éditer le disque et de gérer sa distribution.

La cérémonie

Le mois de septembre 2003 est un véritable enfer pour les différents organisateurs de l'événement. Le serveur de Rap2K finit par planter définitivement, et l’équipe du site abandonne face à l’ampleur du bourbier. La rédaction de Radikal subit des menaces de la moitié des nominés, qui refusent catégoriquement d’être associés à cet évènement catastrophique ; mais aussi des menaces de la part de ceux qui ne sont pas nominés et qui auraient voulu l’être. Du côté d**’Epok**, on ne sait plus vraiment comment se sortir de ce guêpier. Les actionnaires de la Fnac pestent contre la mauvaise publicité et les dépenses inutiles liées à l’organisation de la cérémonie, et, en évoquant des problèmes évidents de sécurité, obtiennent qu’elle se déroule ailleurs que dans le magasin du forum des Halles.

A la dernière minute, les différents organisateurs réunissent donc leurs dernières économies pour louer un terrain vague à Lille, y installer une scène en plein air, une sono, et remettre les prix. Quelques minutes avant le début de la cérémonie, un départ de feu anéantit les derniers espoirs de ceux qui y croyaient encore. Les spectateurs sont évacués rapidement, et aucune victime n’est à déplorer, mais aujourd’hui encore, le mystère demeure : qui a mis le feu aux Flammes ?

L’enquête n’a jamais livré de réponse définitive. On a d’abord accusé les organisateurs, qui espéraient rembourser les frais dépensés grâce aux assurances, et surtout, éviter la honte d’une cérémonie aussi catastrophique. D’autres ont visé certains des nominés, qui auraient préféré tuer l’évènement plutôt que de risquer une victoire honteuse : la Mafia K1Fry, les Fabulous Trobadors, ou même peut-être Diam’s. Certains enquêteurs ont même suivi une piste inattendue : craignant un retournement de situation et une réussite inespérée des Flammes, les organisateurs des Victoires de la Musique auraient voulu tuer dans l'œuf un potentiel concurrent. Vingt ans plus tard, le mystère demeure entier.

Une deuxième tentative aura lieu en 2008 sous l’impulsion d’un nouveau trio d’organisateurs : Booska-P, N-da-Hood et Rapadonf, avec une cérémonie diffusée sur la plateforme Dailymotion … mais c’est une autre histoire, que l’on vous racontera une prochaine fois.