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Kendrick Lamar, un roi en quête d'une vie meilleure

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Kendrick Lamar dans le clip N95 - (photo : DR)
Kendrick Lamar dans le clip N95 - (photo : DR)
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Avec son nouvel album Mr. Morale & The Big Steppers, Kendrick Lamar a mis fin à cinq longues années de silence en solo. Parlons-en.

Au beau milieu de Wesley's Theory, le morceau d'ouverture de l'album To Pimp A Butterfly, Kendrick recevait un appel de Dr. Dre. A l'époque, son mentor lui transmettait une leçon inspirante et pleine de sagesse : « Tout le monde peut connaître le succès et la renommée, le plus dur, c'est de les garder ». Des mots forts qui auront sans aucun doute inspiré le rappeur de Compton pour la suite de sa carrière. Simplement parce qu'il n'a pas seulement réussi à maintenir son aura dans le game, il est tout bonnement devenu une légende du rap et l'icône de toute une génération. Pour le constater, il n'y a qu'à mesurer l'impact qu'a eu son retour musical sur le monde entier.

Après 1855 jours de silence musical en solo, le miracle s'est produit et Kendrick est revenu sous le feu des projecteurs avec son cinquième album studio, Mr. Morale & The Big Steppers. Un double album de dix-huit titres (9+9) comprenant des collaborations avec Baby Keem, Kodak Black, Ghostface Killah, Summer Walker, Sampha, Taylour Paige et bien d'autres. Évidemment qu'une telle nouvelle ne pouvait laisser personne indifférent et que tout bon fan de hip-hop qui se respecte ne pouvait ignorer le phénomène.

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Ça n'a pas manqué : quelques minutes à peine après la sortie du projet, la planète rap était en effervescence et ce bon vieux Kendrick Lamar s'est retrouvé en tendance Twitter durant tout le week-end. Entre ceux qui ont immédiatement crié au génie et les autres qui n'ont pas caché leur déception, chacun y est allé de son avis à chaud et bien souvent sans aucune demi-mesure. Aussi bien du côté des auditeurs lambda que chez ses homologues MC's d'ailleurs. Loin de nous l'idée de leur jeter la pierre. Après autant d'attente, un tel déferlement d'émotion apparaît aisément compréhensible et nous ne sommes personne pour juger les avis de chacun.

Cependant, comme l'a rappelé Deen Burbigo avec lucidité, il est encore bien trop tôt pour juger objectivement une œuvre aussi profonde et complexe que la dernière pièce musicale de Kendrick Lamar. A seulement J+3 de la sortie, quel auditeur ou journaliste digne de ce nom (et de surcroît francophone) peut se permettre d'affirmer avoir saisi toutes les subtilités de ce Mr. Morale & The Big Steppers ? Au point de se prétendre légitime à donner un avis pertinent ou à signer une chronique qui resterait éternellement gravée dans l'encre ? Pas nous en tout cas.

Pour autant, cela ne nous empêchera pas d'en parler, dans la mesure où nos quelques écoutes successives nous permettent en toute humilité de dresser le fil rouge du projet. Ainsi, plutôt que de se risquer à livrer une chronique de surface, une analyse qui dans une semaine deviendrait à coup sûr obsolète, il nous paraît plus pertinent de vous proposer une vue d'ensemble de ce double disque qui promet assurément de faire date dans la fantastique histoire du hip-hop.

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Kendrick contre au reste du monde

Petit rappel, Kendrick Lamar, c'est déjà 161 Awards, trois albums cités parmi les 500 meilleurs disques de tous les temps selon le magazine Rolling Stone, un prix Pulitzer une performance au Super Bowl, une invitation à la Maison Blanche, des concerts et des certifications en veux-tu, en voilà. Ajoutez à ça l'attente passionnée de son public et le dévouement quasi-religieux de sa communauté à son égard et vous comprendrez le degré de pression qu'avait le rappeur sur les épaules. Un poids d'autant plus lourd que ce projet a été annoncé comme étant le dernier à sortir sous la houlette de son label historique TDE.

Malgré tout, le rappeur s'est jeté dans l'arène, a pris son courage à deux mains et a fini par officialiser son retour le 20 août 2021, en n'oubliant pas au passage de remercier tous ceux qui croient en lui depuis toutes ces années. « J'ai passé la plupart de mes journées avec des pensées fugaces. Écrire, écouter de la musique et collecter de vieux beachs cruisers. Les sorties matinales m'ont aidé à garder le silence. J'ai passé des mois et des mois sans mon téléphone. L'amour, la perte et le deuil, sont venus bouleverser ma zone de confort, mais les lueurs de Dieu parlent au travers de ma musique et ma famille. Pendant que le monde évolue autour de moi, je tiens compte du plus important : la vie dans laquelle mes mots atterriront. A mesure que je produis mon dernier album chez TDE, je ressens de la joie pour avoir fait partie d'une si forte empreinte culturelle après 17 ans. Les luttes. Le succès. Et plus important encore, la fraternité. Que le Seigneur Tout-puissant continue d'utiliser TDE comme un navire pour les créateurs authentiques. Et alors que je poursuis ma vocation, il y a de la beauté dans l'accomplissement et toujours de la foi dans l'inconnu. Merci de m'avoir gardé dans vos pensées, j'ai prié pour vous tous », déclarait-il solennellement dans un communiqué officiel et signé de la main de son nouvel alter ego, Oklama.

La pression du public et de sa communauté couplée aux coups durs de sa propre vie avaient déjà mis l'intégrité psychologique du rappeur à rude épreuve. Malheureusement pour lui, la détresse provoquée par les temps troubles que notre humanité traverse en ce moment n'a pas arrangé les choses. Entre la pandémie mondiale de ces dernières années, l'urgence climatique et ses conséquences, les guerres dans le monde, le terrorisme, les violences et la haine dont sont victimes encore beaucoup trop de communautés, protéger sa santé mentale est aujourd'hui devenu un combat du quotidien pour n'importe quel être humain normalement constitué. Y compris pour Kendrick Lamar.

Aussi affecté soit-il par ces fléaux, cela ne l'a pas empêché de continuer à aller de l'avant, en cherchant sans cesse à s’élever humainement et spirituellement. Il est d'ailleurs parvenu à se forger une force mentale si puissante qu'il s'est carrément montré apte à porter en plus du sien, le fardeau de plusieurs personnalités afro-américaines de renom dans The Heart Part 5. C'est à se demander si le rappeur de Compton, en dépit de sa petite taille, n'est pas un surhomme.

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Un surhomme peut-être, mais pas sans faille, car pour en arriver là, le rappeur a connu un véritable parcours du combattant. Un long chemin semé d’embûches et de remises en question qu'il a finalement baptisé Mr. Morale & The Big Steppers.

Kendrick comme vous ne l'avez jamais vu

Si Kendrick s'inspire grandement de Marvin Gaye dans la construction musicale de son nouvel opus, son écriture elle, n'a jamais été aussi profonde, intense et personnelle que sur ce double-disque. Bien sûr, il octroie une place toujours aussi importante à la communauté noire-américaine dans son art, mais va plus loin et se met à nu comme jamais il ne l'a fait auparavant. Il livre en effet un projet aux allures de thérapie pour lutter contre ses propres conflits et questionnements existentiels. Cette phrase peut paraître clichée tant les artistes qui utilisent la musique et la créativité à des fins thérapeutiques sont nombreux. Sauf que pour Kendrick, c'est littéral.

Bien qu'il refuse dans un premier temps d'écouter les conseils de sa femme Whitney Alford, qui le somme d'avoir recours à une aide extérieure pour le délester de toute sa charge émotionnelle, tout porte à croire que Kendrick a finalement fait appel aux services d'un thérapeute, du moins symboliquement pour exorciser ses démons personnels. C'est en tout cas ce que laisse penser ce Mr. Morale & The Big Steppers puisque chacun de ses dix-huit revêt des allures de séances psycho-thérapeutiques. Des sessions durant lesquelles le rappeur vide son sac en suivant les enseignements de l'écrivain et conférencier canadien d'origine allemande Eckhart Tolle. Ce constat mis sur la table, le fait que l'auteur de DAMN. ait choisi précisément de sortir son nouvel album durant le mois américain de la sensibilisation à la santé mentale ne peut donc pas être le fruit du hasard.

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C'est ainsi qu'après des mois et des mois de silence radio, le rappeur s'ouvre sans concession sur ses nombreux problèmes mentaux et psychologiques. On pensait naïvement tout savoir à son sujet, on est tombé des nues lorsque celui-ci nous a livré pour la première fois certains des plus noirs secrets de son existence. Il révèle entre autres avoir trompé sa compagne, être accro au sexe, avoir subi des violences et avoir vu de ses yeux sa mère se faire violer alors qu'il n'avait que cinq ans. Ces confidences sont déstabilisantes et difficiles à entendre de la part d'un artiste aussi grand public, mais elles sont nécessaires à Kendrick pour qu'il parvienne à se débarrasser de ses nombreux traumatismes. Ce n'est qu'une fois cela fait qu'il pourra enfin espérer atteindre la paix intérieure et la liberté personnelle.

Avoir une vie meilleure, ce n'est pas seulement assumer sa part d'ombre, c'est aussi apprendre à lâcher prise et savoir apprécier les choses simples de la vie. Avoir une vie de famille et une relation de couple épanouie en sont de parfaits exemples. Sur ces points, tout n'a pas été simple pour le rappeur, lui qui plusieurs fois a été rattrapé par les démons de sa célébrité. Et si ses écarts avec la gente féminine lui ont valu de nombreuses disputes conjugales (dont une remarquablement bien mise en scène par l'actrice Taylour Paige et lui-même sur le morceau We Cry Toghether), il s'est définitivement rangé et semble aujourd'hui avoir atteint un niveau de maturité suffisant pour être à la fois un bon père, un bon mari et un bon amant. On s'en réjouit pour lui, sa femme et ses deux enfants. Une famille magnifiquement photographiée sur la pochette de l'album par Renell Medrano.

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L'amour c'est beau. Et quand bien même ce puissant sentiment pourrait mener n'importe quelle âme vers la rédemption, celle de Kendrick passe aussi par la foi. Tout le monde sait que la religion a toujours été une pierre angulaire de son art musical. Pour autant, cela ne signifie pas qu'il approuve à la lettre tous les propos et positionnements de son Église. A ce sujet, le rappeur a fait le choix fort de soutenir la communauté LGBTQ+.

Dans son morceau Auntie Diaries par exemple, il relate l'histoire de deux personnes transgenres, dont l'une étant sa tante elle-même. Il raconte ainsi le calvaire que peuvent vivre les personnes concernées face aux violences, physiques ou non, d'une frange de la société et de certaines institutions religieuses hostiles à leur égard. Dans l'histoire du rap américain, rares sont les artistes à avoir aussi ouvertement défendu leurs droits. On n'en a pas encore conscience, mais ce morceau promet de devenir l'une des chansons les plus importantes de ces prochaines années, au même titre qu'a pu l'être Alright dans la défense des droits des afro-américains.

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La force de Kendrick sur cet album, c'est qu'en plus de parvenir à se libérer de ses chaînes et de ses démons émotionnels, il vise à incarner métaphoriquement chacun d'entre nous pour nous libérer de ce qu'il appelle la « malédiction générationnelle ». Son message est clair : s'il n'a malheureusement pas pu sauver l'humanité de ses nombreux travers, ce dernier étant trop occupé à se reconstruire lui-même, il nous invite à rester dignes, intègres, fiers et surtout positifs face aux ténèbres du monde qui nous entoure. Le tout en gardant à l'esprit que comme lui, nous ne sommes finalement que des êtres humains enclins à faire des erreurs.

Quand on sait à quel degré Kendrick s'est livré sur ce nouvel album, on comprend mieux pourquoi son absence a duré si longtemps. Construire un projet musical d'une telle profondeur en s'ouvrant à ce point le cœur, l'âme et l'esprit n'est un exercice facile pour personne. C'était sans doute long, difficile et si intense qu'il a probablement douté de sa réussite par moment. Mais la douleur d'une telle thérapie en valait la peine puisque le rappeur de Compton semble aujourd'hui plus que jamais en paix avec lui-même. A l'aube d'une nouvelle tournée mondiale et de l’avènement de sa propre structure PgLang, il peut donc poursuivre sa vocation et sa quête d'émancipation l'esprit tranquille.

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