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Les personnages dans le rap français : piège artistique ou recette du succès ?

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Lorenzo dans le clip "Catastrophe" - (photo : DR)
Lorenzo dans le clip "Catastrophe" - (photo : DR)
- DR

Est-il vraiment possible pour un artiste de conduire une carrière pérenne tout en jouant un rôle assumé ? La musique d’un personnage peut-elle réellement durer sans s’essouffler ? Focus sur une stratégie à double tranchants.

Ziak nous l’a montré : se créer de toutes pièces un personnage à l’univers, au style et à la musique bien définie peut grandement contribuer au succès commercial des artistes empruntant cette voie. Pourtant, si cette recette semble être un tremplin idéal pour attirer l’attention et propulser des carrières, le rap français a de nombreuses fois prouvé que les personnages s’engouffraient souvent dans des impasses artistiques.

Caractérisés par une voix appuyée, une identité forte et un style vestimentaire et musical très identifiable, les personnages de la scène francophone s’enveloppent souvent d’un univers en marge de celui des autres rappeurs et rappeuses de la scène sur laquelle ils évoluent. Certes, quasiment tous les artistes de la scène française développent leur profil artistique comme un personnage en tant que tel, avec un pseudo, une musique et une identité visuelle bien définie. Mais ici, nous nous concentrerons sur les profils aux caractéristiques les plus poussées et leur musique si particulière, parfois portée au premier ou au second degré.

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Décalage et attention

Retour en 2016. Avec ses cheveux mi-longs, son bouc taillé, ses lunettes de vitesse et son fameux bob Gameboy Color vissé sur le crâne, Lorenzo, rappeur du groupe rennais Columbine et porteur d’une dégaine atypique, explose les compteurs avec son célèbre « Freestyle du Sale ». Cumulant aujourd’hui plus de 92 millions de vues sur YouTube, le track au large buzz semble trouver son succès dans un cocktail particulier : entre punchlines salasses, gimmicks identifiables, expressions grivoises et champ lexical explicite, le rappeur propose un freestyle rempli de dérision, de phases douteuses et d’envolées vocales peu réconfortantes.

Dès ce premier morceau, de nombreux auditeurs semblent captivés par l’univers du personnage, qui s’appuie sur un combo vestimentaire jogging / bob, des gimmicks très reconnaissables du style « mamène », « du sale » ou encore « tu le sais » et des punchlines aussi disgracieuses que tirées par les cheveux. Avec son lot de second degré, Jérémie Serrandour vient de créer, en une vidéo seulement, le personnage viral de Lorenzo. Alors logiquement, il va continuer à surfer sur l’attention qui lui est portée en distillant peu à peu clips, morceaux et vidéos sur sa chaîne Youtube, et sort sa première mixtape « Empereur du Sale » la même année.

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Si le personnage de Lorenzo se veut comme une caricature, une satire ou plus simplement un rappeur au second degré, l’intérêt qu’il suscite est lui bien concret, et par le décalage qu’il incarne avec la scène rap francophone et ses têtes d’affiches qui prennent, elles, le rap bien au sérieux, sa notoriété se fait grandissante. En continuant sur cette même lancée, il sort de nouveaux albums, clips et morceaux qui cumulent à leur tour des dizaines de millions de vues et de streams.

En accumulant des phrases percutantes, un style bien marqué, des gimmicks uniques et attitude couplée d’une voix qui lui est propre, Lorenzo a réussi a construire un personnage à l’univers solide et à la musique au succès commercial certain, et prouve une nouvelle fois que les personnages aussi sculptés que le sien et qui se placent en marge du sérieux qui domine le rap français sont une manière efficace de capter et fidéliser une audience. Parce que oui, des personnages dans le rap français, il y en a eu avant Lorenzo, et eux aussi ont réussi à capter un public efficacement.

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Avec ses verres fumés, ses bijoux chatoyants et son crâne lustré, le rappeur Alkpote est un expert en la matière. Dès le début de sa carrière en 1998 avec son groupe Unité 2 Feu, le rappeur aborde des thématiques largement portées en dessous de la ceinture, ponctue ses mesures par des adlibs majoritairement constituées d’insultes, et avec une maîtrise de la provocation certaine, n’hésite pas à défrayer la chronique avec ses titres de morceaux ou d’album, comme le prouve le nom du premier projet qu’il sort en solo : « Sucez moi avant l’album ».

Entouré de tout un imaginaire crasseux qu’il a lui même forgé, Atef Kahlaoui de son vrai nom ne manque pourtant pas de rappeler qu’Alkpote n’est qu’un personnage, comme ici, pour Essonne Info : « Je suis monsieur tout le monde dans la vraie vie, comme toi, comme n’importe qui. Alkpote c’est un personnage, une sorte de double qui voulait juste sortir de ma tête. Une sorte de Gainsbarre tu vois ? Je l’ai créé à mes débuts, après pas mal de réflexion et de soirées arrosées. Pour mon rap, j’ai rapidement ajouté des petits mots-clés violents qui percutent. J’ai ajouté un genre de violence verbale qui a tout de suite collé à mon personnage. Ça a marché, j’en suis le premier surpris encore aujourd’hui. »

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Pourtant, lors de ses apparitions en vidéo, à la radio, en podcast ou sur les réseaux, les occasions où Atef met en veille le diabolique Alkpote semblent très rares, et pour cause, son personnage reçoit encore, après plus de 23 ans de carrière, un succès certain. Mais qu’en sera-t-il de la suite ?

Le risque de l’impasse

Dans cette pièce plastiquée du sol au plafond où quelques couteaux sont suspendus par des ficelles, la figure de Ziak, silhouette sombre au visage masqué par des motifs de bandana rappelant ceux des gangs des côtes américaines, est dès son premier clip quelque peu intriguante. Avec ses phrases percutantes, ses productions drill aux sonorités aussi rythmées qu’inquiétantes et une voix un poil forcée, le rappeur présente fin janvier 2020 le clip de son fameux « Raspoutine ». Alors que le phénomène Drill en france n’est qu’à ses débuts, Ziak profite du début de cette effervescence pour s’insérer dans un créneau encore loin d’être saturé : il a devant lui un champ libre pour créer un personnage à part entière.

Au fil des morceaux qu’il présente, Ziak ne cesse de développer une musique au superlatif : sur des productions toujours plus sombres et percutantes aux airs mélodramatiques, il apparaît comme une sorte de supervilain masqué et armé, mentionnant sans modération le fait qu’il possède les armes les plus meurtrières, qu’il fume et vend les produits les plus puissants, et qu’il laisse dans le corps de ses opposants les trous les plus béants.

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Avec un genre nouveau qui n’avait, en 2020, pas encore de codes très établis en France, Ziak s’est nourri des éléments qui composent la UK Drill pour en faire un personnage complet : visage masqué calqué sur le fameux « no face no case » (formule des quartiers britanniques visant à pousser les rappeurs à cacher leur visage pour éviter les poursuites judiciaires, littéralement : « pas de visage, pas de casier »), vêtements sombres pour passer inaperçu et lames aiguisées arborées dans de nombreux clips pour déstabiliser l’adversaire.

Si ces éléments sont issus de réels codes utilisés dans certains quartiers défavorisés du Royaume-Uni, Ziak les as habilement importés en France en les transposant d’un contexte social à des fins purement divertissantes, renforçant d’autant plus son image froide et brutale. Et le résultat est là : en quelques jours, le clip de Raspoutine passe aisément la barre du million de vues sur YouTube, et ses clips suivants connaissent eux aussi un sort largement favorable. 45 millions de vues plus tard pour son célèbre titre « Fixette », Ziak s’est logiquement placé comme un rappeur phare de la drill en france. Mais aussi comme l’un des personnages les plus marquants du rap français de ces dernières années.

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S’il a en grande partie contribué à populariser le mouvement Drill en France, son personnage s’inscrit aussi dans une volonté de se placer en décalage des autres rappeurs français par son imagerie, plus brutale, plus froide, plus menaçant le tout en étant personnifié par une figure qui baigne dans l’ombre. Alors certes, de nombreux débats ont fleuri sur internet quant à la véracité de ses propos, mais finalement, peu importent les rumeurs concernant son réel passé et si ses phrases détaillent vraiment son quotidien : une chose reste certaine, c’est que Ziak est un personnage à part entière, et qu’a travers son égotrip poussé et ses prises de paroles inexistantes, son personnage attire par son mystère, et ainsi, sert à mettre en avant de manière quasiment virale sa musique.

Pourtant, le mouvement Drill a depuis pris une large ampleur en France, alors Ziak en renforçant d’autant plus son personnage et les attributs caractéristiques qui le forgeaient pour continuer à se différencier prend aussi un risque important : celui de ne plus pouvoir prendre d’autres directions artistiques, et finalement, d’être bloqué dans son propre rôle, au point de faire de Ziak une caricature de son propre personnage.

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Que ce soit pour Lorenzo, Alkpote ou encore Ziak, ces personnages du rap français semblent faire face, tout au long de leur carrière, à un choix crucial : soit celui de continuer à explorer le créneau dont ils ont fait leur fer de lance, soit celui de se réinventer en renouvelant les codes qui construisent leurs personnages, au risque de perdre une large partie de leur public.

Face à ce choix, le risque de continuer à faire la musique qui les a fait connaître pourrait les placer dans une impasse artistique certaine, les contraignant à faire jusqu’à la fin de leur carrière, une musique similaire à celle qu’ils proposent encore aujourd’hui : c’est pour l’instant le chemin qu’ont choisi ces 3 artistes, qui malgré quelques tentatives d’exploration de sonorités différentes de leur créneau habituels, restent dans la lignée de la musique qu’ils proposent plus ou moins depuis leurs débuts. Et pourtant, malgré ce manque de renouvellement, leurs chiffres parlent d’eux-même : après 23, 6 et 2 ans de carrière pour Alkpote, Lorenzo et Ziak, leur nombre d’écoutes mensuel a certes baissé par rapport au climax de leur exposition, mais reste encore tout à fait convenable : chaque apparition des personnages au travers de clips ou d’albums dépassent bien souvent le million de vues ou d’écoutes, et ce encore aujourd’hui.

Ces rappeurs l’ont donc prouvé : il est bien possible de poursuivre une carrière, même longue de plus de 20 ans, en ne créant que (ou presque) la même musique. Pourtant, derrière ces personnages aux traits marqués et appuyés, une partie de la scène française semble toujours captivée par leur imagerie et leur musique. Et si ces artistes avaient tenté un virage à 180 degrés en se lançant dans des créneaux musicaux complètement différents? Peut-être que leur fanbase aurait suivi leurs expérimentations, même si cela impliquerait de réinventer totalement le personnage qu’ils ont forgé pendant toutes ces années, peut-être pas. Une chose est certaine, les personnages dans le rap français semblent avoir une longue vie devant eux, alors qu’on les aime ou non, continuons de suivre de près leurs propositions à contre-courant.