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“Mon album solo était bancal” : Gringe est-il trop dur envers lui-même ?

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Gringe - Fiction Festival (Sylvain Lefevre)
Gringe - Fiction Festival (Sylvain Lefevre)
© Getty - Sylvain Lefevre

Gringe s’est montré très critique envers son premier (et seul) album solo. Cette autocritique est fondée, ou le rappeur est-il trop dur avec lui-même ?

En interview sur France Inter avec notre confrère Charles Pépin dans l’émission Sous le soleil de Platon, Gringe s’est longuement exprimé à propos de sa carrière, en tant qu’expert de la question “comment vaincre la procrastination et se mettre au travail ?”. Son étiquette d’éternel branleur a en effet pris un sacré coup ces dernières années, avec un livre, une demi-douzaine de films, un album solo, deux albums en groupe, et énormément de scènes dans toute la France.

Au milieu d’autres sujets, notamment sa relation avec son frère, sur laquelle il se livre de manière très touchante, Gringe revient sur son premier (et seul) album solo, Enfant Lune, paru en novembre 2018. Pas vraiment tendre avec lui-même, le rappeur se lance dans une autocritique surprenante : “C’est sorti il y a quatre ans, j’entends quelque chose d’hyper naïf dans le discours, le choix des mots, la manière de poser ma voix. C’était un laboratoire, une manière de me réapproprier mon autonomie après les Casseurs Flowters. Du coup, c’est un petit peu bancal”. Gringe est-il trop dur avec son propre travail, ou au contraire, fait-il preuve de lucidité au sujet d’un album qui a divisé son public ?

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Avant de revenir sur le contenu d’Enfant Lune, il faut recontextualiser sa sortie. Objet mystérieux pendant les premières années de sa carrière, Gringe reste jusqu’en 2013 dans l’ombre d’Orelsan. Peu actif musicalement, il livre des performances d’excellente facture à chacune de ses apparitions, mais se fait beaucoup trop rare. C’est l’aventure avec les Casseurs Flowteurs qui va le sortir de sa torpeur et le mettre définitivement en action : un album, suivi d’un pack film + album, d’une série télé, puis d’une tournée captée sur un album live. En trois courtes années, Gringe produit plus qu’au cours de ses trois décennies d’existence précédentes. Une fois lancé, il peut enfin amorcer le projet de toute une vie : l’album solo.

Un énorme contre-pied

Avant la sortie de cet album, on connaît en réalité peu de choses de la personnalité de Gringe. Aux yeux du public, il apparaît comme un éternel ado de trente ans, qui joue son propre rôle dans Bloqués. Caricature de branleur passant ses journées sur un canapé miteux à jouer à la console avec ses potes, il ne se dévoile pas plus dans sa musique. On apprécie alors Gringe pour ses égotrips et ses textes pleins d’humour (“j'ai aussi de l'amour pour les milf, Grand-mère sait faire une bonne cyprine”), d’autodérision (“j'suis dans l'ciné, Gaumont Pathé, j'suis à l'entrée, j'déchire les tickets”), et de blagues de cul (“j'crache dans ta femme enceinte et j'te fais un bébé nageur”), et c’est logiquement ce qu’on attend de lui sur son album.

Avec sa couleur sombre, ses morceaux extrêmement personnels, et ses longues introspections, Enfant Lune prend donc tout le monde à contre-pied au moment de sa sortie. On s’attendait à rire devant une bonne grosse comédie bien grasse, on se retrouve à pleurer face à un drame qui ne nous épargne rien. On comprend alors les raisons de l’absence de productivité de Gringe pendant tant d’années : de sa relation avec un père fantomatique à l’accident et la maladie de son frère en passant par sa dépendance à la cocaïne, on découvre une personnalité brisée, à des années-lumière du rappeur oisif et rigolo que l’on croyait connaître.

Un album sombre et orageux

Les réactions à la sortie de l’album sont partagées. Evidemment, tout le monde est touché par l’histoire personnelle du rappeur -à moins de ne pas avoir de cœur, il est difficile de rester de marbre. En revanche, la relative absence du Gringe des Casseurs Flowteurs n’est pas au goût de tous les auditeurs. La démarche de se dévoiler n’est pas forcément critiquée directement, mais tout le monde n’adhère pas totalement. Enfant Lune est un album sans véritable single radiophonique, et ses extraits clippés sont parmi les titres les plus tristes de la tracklist : Scanner raconte l’accident de son frère, Pièces Détachées l’absence de son père, etc. Seule la grosse réunion de kickeurs avec Orelsan, Suikon Blaz AD et Vald apporte une couleur différente à la première impression que l’on peut se faire de l’album.

Enfant Lune est un projet sombre, qui démarre dans la dépression (Paradis Noir), poursuit en évoquant des relations amoureuses d’une tristesse absolue (Je la laisse faire, Retourne d’où tu viens), et plonge loin dans le psyché torturé du rappeur (“j’ai des visions horrifiques”), allant même jusqu’à traiter de ses tendances suicidaires (“souvent j’hésite à faire le grand saut”). La présence de Léa Castel sur la tracklist est assez surprenante, mais prend finalement tout son sens quand on comprend le rôle qu’elle a eu sur la conception de l’album, comme l’expliquait Gringe chez OKLM en 2018 : “elle a pris des morceaux en pièce détachée pour en faire de véritables chansons”.

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Enfant Lune a tout de même ses moments de fun (On danse pas, Konnichiwa), ce qui permet à la fois d’aérer l’ambiance lourde et ténébreuse du projet, et de permettre un panorama complet de la personnalité de Gringe. Le rappeur n’est pas juste un homme qui a vécu des moments difficiles et qui s’est construit dans la douleur : il est aussi un grand déconneur, il aime s’amuser, et il aurait été étrange que son seul album solo ne nous montre pas cette facette de sa personnalité. On a donc bien droit à quelques vannes à la Gringe (“je suis amour pour mon prochain, grossesse pour ma prochaine”), même si on a par moments l’impression de chutes de studio des Casseurs (Konnichiwa) plutôt que de gros morceaux capables de porter un album solo.

Un album destiné à ne pas avoir de suite ?

Le grand paradoxe d’Enfant Lune tient justement dans son aspect très complet. Dans l’exploration de sa personnalité, dans l’introspection, dans l’aspect très autobiographique, il pourrait s’agir d’un album définitif. Gringe s’est tellement dévoilé qu’il semble avoir tout donné … et pourtant, il est aujourd’hui tellement insatisfait de son propre travail, qu’il semble avoir livré un album inachevé. Enfant Lune est une œuvre imparfaite, et surtout très inégale, ce qui résume finalement assez bien l’image que l’on avait du rappeur : un mec capable de grosses fulgurances, génial par moments, mais trop occupé à glander pour être régulier et productif.

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A l’heure actuelle, il est difficile d’affirmer de manière certaine qu’Enfant Lune sera suivi d’un deuxième album. Quatre ans après sa sortie, la carrière musicale de Gringe est en stand-by, et d’après l’interview avec Charles Pépin évoquée en début d’article, le monde du rap l’attire de moins en moins. Plus concentré sur le cinéma, il ne donne aucune indication sur un éventuel deuxième album. En livrant un album aussi personnel et autobiographique qu’Enfant Lune, Gringe s’est libéré d’un poids, épuisant par la même occasion la possibilité d’un second album du même acabit. S’il devait y avoir une suite, elle ne pourrait en effet ressembler à un Enfant Lune 2.0, l’essentiel des thématiques introspectives ayant déjà été exploré en long et en large. Ce ne serait pas non plus un nouveau solo d’une moitié de Casseurs Flowteurs : Gringe a déjà fait le tour de la question, et cette période de sa vie est révolue -même si le groupe a toujours la même alchimie, comme on a pu s’en rendre compte sur Casseurs Flowteurs Infinity l’an dernier.

Quatre ans après sa sortie, Enfant Lune reste un projet très particulier. En décalage complet avec l’image que l’on avait de son auteur, il a permis de dévoiler une toute autre facette de sa personnalité, et de mieux comprendre son histoire et ses failles. Inégal, avec ses grands moments et ses titres plus dispensables, il constitue une étape importante de la vie et de la carrière de Gringe. Le premier album solo a toujours une saveur particulière, en particulier quand il arrive après plus de quinze ans de rap, d’autant que rien ne permet d’affirmer qu’il ne sera pas le seul et unique projet solo de sa discographie.