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Orelsan, percer dans le rap en étant "Différent"

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Orelsan - photo docu "Ne montre jamais ça à personne"
Orelsan - photo docu "Ne montre jamais ça à personne"

Après avoir dévoré le docu "Ne montre jamais ça à personne", voici notre focus sur Orelsan.

A l’époque, les baladeurs des amateurs de rap français étaient remplis des CD de Kery James, Booba, Sefyu, LIM, ou Sinik. Il fallait bomber le torse, décrire la dureté de la vie, alerter sur ses conditions. Nous sommes en 2009, en plein milieu de la « crise du disque », bouleversé par Emule. C’est cette même année qu’ Orelsan, jeune rappeur de Caen, sort son premier album, Perdu d’avance. « L’époque était au rap hardcore. Orelsan est arrivé avec une contre-proposition », résume parfaitement Oxmo Puccino.

Le black mafioso intervient dans le deuxième épisode de Montre jamais ça à personne, le docu retraçant la carrière d’Orelsan, de 1998 à aujourd’hui. Son petit frère, Clément Cotentin, l’a filmé pendant vingt ans, persuadé qu’il allait percer. Spoiler alert : il ne s’est pas trompé. Aurélien Cotentin a réussi dans le rap, même s’il était différent. 

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Ce documentaire nous montre l’exemple parfait du fossé qui sépare Orel des autres rappeurs du moment. La scène se passe à Coubertin, une salle de sport parisienne, en 2006. Ce jour-là, Booba organise un battle entre jeunes rappeurs. Orelsan décide d’y participer, et débarque de Caen en voiture. 

Il monte sur scène, commence à rapper, mais se fait rapidement huer par le public. Booba fait la moue, puis un signe qui dit « non » de la main. « Echec total », rembobine Skread, son producteur et compositeur. Ablaye, autre producteur, est mort de rire en se rappelant la scène. Le rappeur rentre chez lui en Normandie, et se dit qu’il va « falloir bosser » pour réussir. Son salut viendra d’ailleurs : Myspace.

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Classe moyenne blanche qui s’ennuie

Sur le tout premier réseau social, né en 2003 avant Facebook, le rappeur caennais trouve son style. Il laisse tomber les pantalons baggys qu’il portait au battle de Booba, et assume son côté geek. La preuve en 2008, avec un « Batfreestyle » où il rappe déguisé en Batman. Il se joue même des codes du rap hardcore en détournant le gimmick « G G G-Unit » de 50 Cent, en « J J J Justice League », l’équipe de Batman. 

Ces références étaient jusqu’alors quasi-invisibles dans le rap. Mais Orelsan, qui a passé son enfance entre une Super Nintendo et sa collection de mangas, va se les approprier. C’est précisément le moment où il s’assume qu’il trouve son public. Bien aidé par la révolution internet, Orelsan touche un nouveau public : la classe moyenne blanche, qui s’ennuie dans des petites villes. « J’avais l’impression d’être représenté ! », apprécie Kyan Khojandi, créateur de « Bref » et de « Bloqués », la mini-série avec Orelsan et Gringe. 

Une fois trouvé le bon filon, c’est dommage de creuser à côté. L’artiste pousse donc le délire jusqu’au bout. Il sera un rappeur « différent ». C’est d’ailleurs un des titres de son premier album Perdu d’avance, publié avoir signé chez la maison de disque Wagram Music. « La crédibilité j’m’en branle, tu peux pas test Aurélien et Guillaume », balance Orelsan à la fin du deuxième couplet. Une manière de rappeler que Gringe (Guillaume) et lui (Aurélien) viennent de Caen, sont blancs, ne viennent pas d’une cité, ont des codes différents du rap en vogue à l’époque, mais sont tout aussi passionnés par cette musique. 

Le paradoxe : c’est aussi lorsqu’il s’assume qu’Orelsan est validé par les autres rappeurs. Même ceux avec une grande crédibilité dans le milieu. Maître Gims et Lefa, membres de la Sexion d’Assaut, le découvrent sur Dailymotion et apprécient le côté novateur. Oxmo Puccino le rencontre pendant un freestyle, et raconte avoir « hurlé » après le 16 mesures d’Orelsan. Sefyu, rappeur hardcore par excellence, le qualifie de « précurseur ». C’est le gros lot_._ A l’époque, le « sénégalo-ruskov » vient de sortir Molotov 4, énorme tube. « Il était tout en haut du rap », se rappelle Ablaye dans le documentaire. 

Une histoire de potes

L’entourage d’Orel est lui aussi « différent ». Ses potes ont eu un rôle énorme dans sa carrière, puisqu’ils l’ont poussé dans son délire, et l’ont toujours soutenu. Son compositeur-producteur, Skread, est décrit comme un « cyborg », quelqu’un « d’antipathique » qui vit uniquement pour sa console MPC. C’est d’ailleurs lui, visionnaire, qui décèle le potentiel d’Orelsan. Il voit en lui un petit génie, et adore l’idée du rappeur qui fait rimer : « J’ai plus d’appétit, 13ème fois d’la semaine qu’je mange des spaghettis. » 

Ablaye, son producteur, est aussi complètement déjanté. C’est le seul du groupe qui a grandi dans une cité, à Bagneux, au sud de Paris_. « E__n banlieue, ils me comprenaient pas. J’étais dans mon monde déjà. J’écoutais du hard rock, je faisais du skate, et je me promenais avec une poule en laisse dans la cité. Ils me prenaient pour un ouf_ », se souvient, touchant, le co-fondateur de 7th Magnitude. 

Gringe, lui, est un « mélancolique », dépressif, glandeur dans les grandes largeurs. Le succès d’Orelsan va lui permettre d’assumer son côté sensible, que l’on retrouvera au cinéma dans Comment c’est loin, puis dans son album Enfant lune. Tous les quatre ensembles, entre potes, un peu tous mal dans leur peau, ils vont percer et changer le rap français à leur manière.

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Après Orelsan, plus facile d’arriver avec un projet différent

Comment ne pas reconnaître des fils spirituels d’Orelsan aujourd’hui ? Sans verser dans le cliché journalistique de la comparaison à tort et à travers, il a ouvert la voie à des rappeurs sensibles, un peu à côté de la plaque, mais excellents devant le micro. A titre d’exemple, on peut citer Vald, Laylow ou Isha pour leur sincérité.

Vald rejette d’emblée cette comparaison. En 2014, au tout début de sa carrière, il répondait d’ailleurs à Genono, qui l’interrogeait sur les comparaisons insistantes avec Orelsan. Réponse : « C’est toujours mieux qu’on m’écoute en se disant : « C’est un peu comme du Orelsan », plutôt qu’on m’écoute pas. Mais j’ai jamais fait du Orelsan, donc j’ai même pas l’impression de devoir m’en détacher. J’ai un phrasé particulier qu’il n’a pas, et il a un phrasé particulier que je n’ai pas__. »

Pourtant, sans parler des ressemblances dans le style musical, une fois qu’Orelsan avait réussi dans le rap, il est devenu plus facile de proposer un projet avec des codes complètement différents. 

Ce n’est pas si farfelu d’observer des points communs entre deux morceaux à mourir de rire, qui n’ont ni queue ni tête : Dors dans le métro, d’Orelsan et Gringe, et Poisson, de Vald. Dans le premier titre, Gringe raconte l’histoire d’un SDF alcoolisé dans le métro avant que sa conscience, symbolisée par une voix autotunée d’Orelsan, n’intervienne. Dans le deuxième, Vald répète pendant tout un morceau ces deux seules phrases : « Je suis un poisson dans l’océan, et j’aime les algues ». 

Laylow, lui, ne se décrit pas comme « différent » à l’image d’Orelsan. Il choisit plutôt le mot « spécial », et en a fait un excellent titre, dans son dernier album L’étrange histoire de Mr. Anderson. Il possède aussi un bagage geek, bercé par l’intelligence artificielle et la saga Matrix, qu’il utilise dans son album Trinity. 

Isha, lui, est un cas un peu plus particulier, puisqu’il a commencé le rap en même temps qu’Orelsan. A l’époque, il s’appelle Psmaker, et sort un premier album en 2008. S’ensuit alors une longue pause, puis il revient en 2017 avec un nouveau blaze, Isha, son vrai prénom. Dans sa trilogie La vie augmente, il développe une écriture très personnelle. « Ma musique vient du fond du cœur », écrit le Belge. 

Tout attribuer à Orelsan est peut-être (un peu) exagéré. Ce n’est pas uniquement le Caennais qui a permis à une génération de rappeur « différents » d’émerger. C’est peut-être aussi grâce aux réseaux sociaux et plateformes de streaming que des geeks, des sentimentaux, des écorchés vifs, ont pu débarquer dans le rap français. Cela a permis de court-circuiter les grandes maisons de disques et médias traditionnels, qui donnaient surtout de la visibilité aux rappeurs suivant les normes en vigueur. 

Ce n’est pas un hasard si Orelsan a d’abord percé sur Myspace, grâce à de petites vidéos de son quotidien. Dans le documentaire Montre jamais ça à personne, on voit ces images d’archives, où il se filme dans l’hôtel où il travaille et raconte sa vie de rappeur débutant. Un quotidien de monsieur tout le monde (bien différent des codes du rap d'avant) qui a plu. Et qui a certainement permis de changer le rap français.