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Step et rap français, une histoire d’amour tumultueuse

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Kekra - (photo : DR)
Kekra - (photo : DR)
- Team Mouv'

Damso, Bushi, Orelsan, Ziak et Kekra : si ces grands noms se sont essayés au 2-Step, le genre reste pourtant une exception dans les productions francophones.

Si la grande percée de la Drill a été inévitablement remarquée dans le rap français ces dernières années, un autre genre musical, qui a lui aussi tendance à jouer dans les contre-temps, s’est peu à peu immiscé dans la scène francophone. Pourtant, son impact à été bien moins retentissant : il a certes été derrière quelques morceaux à succès, mais ses percussions cadencées ont fait de ce genre un terrain difficile à arpenter sur lequel peu d’artistes se sont essayés. Focus sur le 2-step, un genre resté bien loin des tops charts de ces dernières années, et qui semble entretenir avec le rap français une relation quelque peu houleuse.

À contre-temps

Avant de se retrouver dans les casques de producteurs français, l’histoire du 2-step prend place en banlieue londonienne, à la fin des années 90. Depuis le début de la décennie, un genre a pris de plus en plus d’ampleur dans les soirées de la capitale : il s’agit du UK garage. Souvent abrégé en « UKG », ce genre est un hybride complet : il mêle musique House, US garage et d’autres sonorités issues de la musique électronique. Ce mélange complètement inédit en fait une musique rapide, plutôt dansante, et dispose d’une autre particularité : ses percussions sont chargées, souvent placées à contre-temps, et donnent au UKG une identité cadencée très reconnaissable. Avec ses sonorités inédites, le genre se popularise vite et conquiert peu à peu les clubs de la capitale britannique : c’est justement dans ces soirées que des DJ s’essaient à quelques expériences. En mixant morceaux de UKG avec des titres issus de la Drum’n’bass ou du R’n’b, les DJ dessinent peu à peu les sonorités d’un sous-genre de l’UKG : le 2-Step.

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Avec ses percussions très dansantes appuyées par de puissants kicks, des caisses claires percutantes et des hi-hats quasi hypnotisants, le genre se popularise de plus en plus et dépasse les murs de la capitale pour se répandre à travers toute l’Angleterre. Le 2-Step plaît : il devient, à la fin des années 90, un style très apprécié fort d’un mélange culturel à l’effigie des rues où il a vu le jour. Grâce à des artistes comme Craig David ou encore MJ Cole, le 2-step dépasse les frontières de l’Angleterre et conquiert peu à peu la scène musicale française au début des années 2000. Mais malgré ce succès, le rap français reste, pendant plus de 10 ans, quasiment imperméable à ces nouvelles sonorités, comme si ce genre n’était pas compatible avec le rap hexagonal. Alors il faudra attendre jusque 2017 pour voir le premier morceau à succès s’emparer de ces percussions cadencées, et ouvrir une fine brèche pour le 2-Step en France.

Un genre à part

Depuis son premier album Freebase paru en 2015, Kekra a beaucoup intrigué auditeurs et professionnels de la musique. Avec sa voix distordue portée par un autotune musclé, des envolées lyriques et de lourdes productions, le rappeur affirme une identité musicale marquée, tout en laissant volontiers transparaître une grande influence du rap anglophone dans sa musique. Du côté des Etats-Unis, il puise ses inspirations chez des artistes comme Young Thug ou Future, et côté anglophone… le 2-step ne le laisse évidemment pas indifférent. S’il s’inspire aussi de la grime de Stormzy, de la Drill des quartiers britanniques et des sonorités électroniques issues des milieu rave londoniens qu’il a déjà pu fréquenter, il sort, en 2017, un morceau 100% 2- step : 9 Milli.

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Avec ce titre, Kekra propose un morceau qui dénote complètement avec ce que le rap français a l’habitude de proposer à ses auditeurs. Si le public s’est accoutumé aux voix aiguës et autotunées, notamment grâce à Hamza ou Laylow, la proposition de Kekra reste une exception : dans cette seconde moitié des années 2010 ou la trap était absolument prédominante (et le reste encore aujourd’hui), un titre aux sonorités 2-step n’avait jamais pris autant d’ampleur. Mais ce risque en valait la peine : 9 milli est un succès. Le morceau cumule streams, millions de vues et s’érige comme un des morceau les plus importants de 2017. D’ailleurs, les producteurs du morceau ne sont autre que les Picard Brothers, des producteurs de musique électronique ayant notamment travaillé avec Beyoncé, Diplo, Madonna ou encore Dua Lipa. Fort de cette folle production, le média Grünt le place même 4ème dans son top de l’année, au milieu de Damso, Orelsan, Jul ou encore Vald. Pourtant, et comme ils le disent, Kekra est l’un des seuls à jouer avec les sonorités 2-step dans le rap francophone : dans son album suivant, Vréel 3 qui sortira la même année, il enchaînera avec pas moins de 4 titres 2-step. Mais même si ce sont de bons morceaux et qu’ils plaisent plutôt à son public, la vague 2-Step menée par Kekra ne parviendra malheureusement pas à démocratiser le genre dans le rap français, comme s’il était trop en décalage avec les sonorités du moment, comme si les artistes eux-mêmes appréhendaient un mauvais accueil du public. Alors même si les morceaux plaisent et reçoivent un bon accueil, les efforts de Kekra n’auront pas permis au 2-Step de s’affirmer comme un genre récurrent dans les productions de la scène hexagonale. Pourtant, un artiste, encore plus influent sur la scène française, s’est lui aussi emparé de ces sonorités cadencées.

Depuis 2009, un producteur connu sous le nom de Skread propose à Orelsan certains morceaux aux percussions directement inspirées du 2-Step. Sur son premier album Perdu d’avance, le morceau Peur de l’échec, titre phare de l’album aux sonorités évolutives, prend une rythmique cadencée à un peu plus de la moitié du morceau. C’est la première fois qu’une figure importante du rap français chante sur du 2-Step, et il reproduira cette expérience plusieurs fois notamment en 2017, la même année que Kekra, sur les titres San et Zone issus de son album La Fête est finie, ainsi que sur deux autres morceau de sa réédition sortie l’année suivante. Alors même s’il invite Dizzee Rascal, figure emblématique de la Grime londonienne sur l’un de ses morceau, l’utilisation du 2-step et plus largement des sonorités issues du UKG dans la musique d’Orelsan relève plus du clin d’oeil que de la réelle volonté de s’approprier le genre, comme pour rendre un simple hommage aux sonorités qu’il apprécie.

Flop

Alors en 2022, le 2-Step reste encore quasi inexistant dans le rap français. Si ces morceaux à succès auraient pu ouvrir une voie autour du 2-Step et du rap français, ils auront seulement permis de présenter ces sonorités sur la scène rap francophone, sans pour autant l’ériger comme un courant du rap à part entière. Après Kekra et Orelsan, Damso, artiste déjà très influent en 2018, s’est aussi essayé aux sonorités de la 2-step sur son album Lithopédion. Sur Aux Paradis, le belge propose un titre dansant aux percussions claquantes, tapissé par de profondes basses et de samples de voix pitchées très fidèles à l’identité même du 2-Step londonien. Dans cet album pourtant plébiscité, le morceau plaît, certes, mais n’explose pas autant que ses autres hits. Son refrain entraînant, ses couplets dynamiques et son ambiance aussi planante que rythmée avait pourtant tout pour faire de ce morceau un nouveau tube pour Damso, déjà détenteur d’une importante audience. Récemment, le journaliste musical Medhi Maïzi a souligné, en story instagram, le succès manqué du morceau, non sans regrets. Autre exemple : fin 2021, le rappeur Ziak a dévoilé dans son premier album Akimbo le titre Badman Trip, aux sonorités 2-Step très assumées. Mais encore une fois, ce morceau recevra un bon accueil sans pour autant devenir un hit aussi imposant que ses autres gros succès : sur 17 titres*, Badman Trip* fait partie des 3 morceaux les moins streamés de l’album.

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Alors, si les tracks de 2-Step semblent avoir dans leur rythme et leurs percussions entraînantes tout pour devenir des titres abordables et facilement diffusables, rares sont ceux qui bénéficient d’une large exposition à l’heure actuelle. Peut-être que la cause de ce flop se trouve dans l’accueil du public, peu habitués aux sonorités garages dans le rap français, ou peut-être se trouve t-elle dans le 2-Step lui-même, parfois catégorisé comme un genre appartenant à une autre époque, le début des années 2000, plus tellement en vogue aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, même si le genre est encore loin d’être démocratisé, les nouvelles générations du rap francophone ont continué d’entretenir un lien, aussi fin soit-il, avec les sonorités garage du Royaume-Uni, en poursuivant l’exploration de ses sonorités complexes.

Un nouveau 2-Step ?

A l’été 2021, le producteur Taemintekken offre à Bu$hi, rappeur du collectif Lyonzon, une instrumentale aux accords lourds, aux glides de basses 808 brutaux et aux percussions froides. Le rappeur s’en empare, et de sa voix chargé d’émotions, présente un morceau globalement sombre. Contrastant avec l’esprit festif du 2-Step, Taemintekken a su s’approprier les sonorités du genre dans une atmosphère pesante, pour en faire un morceau lancinant ou les percussions à contre-temps rappellent quasiment un climat d’urgence et de danger. Le résultat donne Qatari, un très bon morceau qui permet au 2-Step français de s’offrir une nouvelle dimension.

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On peut aussi évoquer le cas de Sonbest et son dernier titre strAnge, qui revêt aussi des percussions 2-Step dans un élan plus mélancolique, ou encore 1pliké140 et son titre Perso proche de l’esprit 2-Step originel. Alors si certains continuent de proposer un tant soit peu de 2-Step avec des morceaux originaux, ce n’est pas pour autant que les autres sonorités garage, à contre-temps, restent totalement absentes de la scène française : relevons notamment le titre de Triplego, Ghetto House, qui explore les sonorités du genre cadencé de chicago, ou encore Realo qui dévoile, avec 2 Sec produit par Myth Syzer, un très bon morceau sirupeux aux percussions appartenant au courant liquid de la Drum’n’bass.

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En utilisant ces styles de production 2-step, Ghetto House, Drum’n’bass et UKG, ces artistes appuient un décalage volontaire entre leur musique et la musique plus mainstream, aujourd’hui guidée par des formes de Trap et de Drill plus classique, et proposent des sonorités originales, puisque plutôt rares sur la scène francophone. Alors peut-être qu’à coup de banger entraînants et de mélodies dansantes, ces influences un peu plus utilisées dans la nouvelle génération permettront de faire du 2-step et des autres genres cadencés des styles assumés et inscrits pour de bon dans les tendances du rap français. Pour l’instant, nous n’y sommes pas encore, mais continuons d’espérer qu’un jour, la 2-step prendra une place importante dans le rap français.